Dr Patrice CRISTOFINI, VP  Vertical Healthcare HUAWEI

La santé face aux enjeux de la révolution numérique mondiale en cours.

Dr Patrice CRISTOFINI, VP  Vertical Healthcare HUAWEI - Co-fondateur et Président du Club E-Santé du CEPS

Pourriez-vous nous donner un état des lieux général du secteur de la médecine connectée ?

Au niveau mondial, le domaine vaste de la e-santé est devenue un enjeu stratégique industriel, politique et sociétal y compris en terme de santé publique.  Les technologies numériques et l’innovation vont radicalement transformer dans la décennie  à venir et après le processus de soins et vont accompagner le "patient empowerment " dans le domaine du processus de soins.

Quelques données pour illustrer mais en Europe les plus de 60 ans représentent déjà plus de 22% de la population Européenne.  Si l on ne regarde sur une petite échelle que la France, on prévoit un doublement de la population des plus de 75 ans en 2030 soit 8 millions de personnes. La démographie des professions de santé et leur inégalité de répartition dans beaucoup de pays ne font que rendre encore plus aigu le problème de l’accès aux soins et aux spécialités. Rien qu’en France la le marché de la e-santé devrait croître de 2,4 Milliards d’Euros en 2012 à 3 milliard d’Euros en 2017

Le besoin de développement des technologies de l’information et de la communication est donc inexorable pour de très nombreuses années. La e-santé se développera à la fois sur les services comme la télémédecine, le « mobile health », la médecine personnalisée donc la connectivité d’un individu à un professionnel de santé en situation fixe ou en mobilité, mais aussi sur tout le domaine de l infrastructure et du réseau pour traiter, transporter et sécuriser cette donnée.

Le big data associé au cloud computing (informatique dans les nuages) se développent déjà sur ce marché notamment en Asie.

Le patient est–il réellement informé des enjeux du phénomène digital dans le domaine de la santé?

L’adoption de ces nouvelles technologies dans le domaine de l’e-santé est de plus en plus forte que ce soit par un équipement à domicile basé sur la surveillance  avec des équipements connectés (progression de 27% par an au niveau mondial)

Si l’on se focalise sur la France seule, outre les impacts économiques positifs et l’amélioration du processus de soins, en termes d’impact  de santé publique le potentiel que les nouvelles technologies peuvent apporter est très probable :

Les cancers relatifs au tabac (30% des décès avant 65 ans), la consommation d’alcool (1/3 des plus de 18 ans à une consommation à risque), l’ obésité (11% des adultes souffrent d’obésité et 33% des hommes et 23% des femmes sont en surpoids), les conditions de travail (34% des employés ont des conditions de travail inconfortables comme le bruit, une mauvaise position) et enfin les maladies chroniques qui augmentent année après année (8 millions estimés et 16% de la population Française représente 64% des dépenses de santé ) pourraient être optimisés par les nouvelles technologies par l’éducation, la prévention, le monitoring régulier drivé par le patient permettant une meilleure Observance.

Les très grands industriels au niveau mondial d ailleurs, conscients des grands enjeux, se lancent sur ce nouveau marché ayant compris l’importance de se focaliser sur le patient (SSII, operateurs et équipementiers Telecoms, Assureurs, industrie Pharmaceutique acteurs over the Top comme Apple , Google, fournisseur de médical devices… et les opérateurs mobiles comme Samsung) avec des approches qui varient selon les pays et les plaques géographiques compte tenu d’une absence totale de régulation homogène au niveau global, chaque pays développant sa propre législation dans son coin sans comprendre que la révolution numérique est déjà au-delà des frontières.

Il faut rajouter à cela une immense poussée de start-ups innovantes sur la santé connectée et les objets connectés soutenus par des fonds  d’investissements ou des grands groupes afin de rendre notre vie de tous les jours en connectée en permanence. Un secteur à fort potentiel de croissance pour tous les pays où l’innovation en rupture est le maître mot.

Donc nous sommes confrontés à des enjeux mondiaux autour de la donnée de santé qui va passer les barrières existantes et exploser très vite en terme de taille. L’évoque le concept du BANG (B pour Biotech, Atomic pour les Nanotechnologies, N pour les nouvelles technologies de l’information et de la communication et G pour les données génomiques) qui va transformer notre lien à la gestion de notre santé et changer tout le processus de soins nous liant aux professionnels de santé.

Et le citoyen dans tout cela ?

On peut se poser légitimement des questions importantes : Ai-je  le droit de savoir où vont les données de santé quand je me monitore avec un bracelet connecté sur mon rythme cardiaque, mon sommeil, mes calories brûlées et mon nombre de pas dans la journée par exemple ?

Ai-je le droit de savoir quand je fais un test génétique où va aller le séquençage de mon génome sur quelle serveur et qui va pouvoir l’utiliser ?

Déjà des assureurs en Angleterre peuvent exiger pour l’obtention de contrat la réalisation de test prédictif de maladies en fonction de mon risque génétique.

Aucune régulation actuelle efficiente n’aborde ce sujet dans une approche régulée et mondialisée harmonieuse car qui possède la donnée individuelle de santé et qui est capable de la traiter pour nous profiler possède des avantages économiques et politiques stratégiques forts dans la compétition économique mondiale.

Aurons-nous encore sur le plan éthique le droit de ne pas savoir le risque de maladies et le choix se traiter ou pas sous peine de ne palus être remboursé par notre système de soins ?

Oui Comme le disait  Rabelais  « science sans conscience n’est que ruine de l âme », et hélas force est de constater que le train est déjà parti au niveau mondial et que nos décideurs locaux et nationaux sont totalement absents sur le sujet qui nous concerne au plus profond de nos choix éthiques et sociétaux sur la liberté de gérer réellement notre capital santé. Est-ce déjà une capitulation et dans ce cas il est temps que le citoyen participe au débat et affirme ses choix.