Investir en Afrique : Risques et opportunités

PROBLÉMATIQUE

D'importantes réformes économiques et institutionnelles, engagées sur la dernière décennie, ont progressivement rendu l'Afrique plus attrayante pour l'investissement. Avant la crise financière, ces réformes ont notamment permis au continent de réaliser une croissance soutenue de 6 %, de maîtriser l'inflation malgré la hausse des prix des matières alimentaires et la hausse des prix du pétrole et de contenir les déficits budgétaires dans des niveaux acceptables. Aujourd'hui, ce sont aussi ces réformes qui atténuent les effets de la crise mondiale puisque les prévisions de croissance de l'Afrique sont meilleures que celles d'autres régions et restent encore dans des zones positives : autour de 2 % selon les projections de la Banque africaine de développement - BAD
Contrairement à la Banque Mondiale qui « restreint » l'Afrique à sa partie sub-saharienne, la Banque Africaine de Développement englobe 53 pays du Continent, Egypte et pays du Maghreb inclus.

IDÉES CLÉS

Le potentiel de croissance du continent est très important ; ses besoins d'investissement concernent tous les domaines d'infrastructures : l'électricité, les routes, les télécommunications, l'accès à l'eau potable et à l'assainissement, etc. sur lesquels l'Afrique accuse un retard important et qui est aujourd'hui exacerbé par la demande croissante d'un large marché, représenté par 1 milliard d'individus.

Les résultats économiques de l'Afrique reposent sur une demande et des prix soutenus pour les matières premières mais aussi sur une meilleure gouvernance économique (une saine gestion macro-économique et des dépenses publiques) ainsi que sur des réformes institutionnelles visant à améliorer l'environnement des affaires.

Depuis quelques années, le contexte politique et de gouvernance a évolué favorablement, en raison bien sûr des bonnes performances économiques enregistrées au cours de la période, mais en raison aussi du recul significatif du nombre de pays en conflit. Plusieurs pays ont engagé des réformes démocratiques, mené des politiques macro-économiques rigoureuses et appliqué des réformes visant à accélérer la croissance. Nombre de gouvernements ont parallèlement enregistré d'importantes avancées dans la lutte contre la corruption. Au final, les performances affichées par certains d'entre eux en matière de gouvernance générale sont tout à fait comparables à celles des pays riches.


Un environnement des affaires amélioré

Il est aujourd'hui largement perceptible sur le continent que la pratique des affaires s'est nettement améliorée. Le rythme des réformes s'est accéléré, particulièrement entre 2005 et 2008 comme l'atteste le classement par régions du rythme des réformes, selon lequel l'Afrique est passée de 2007 à 2008 de la cinquième place à la troisième, derrière l'Europe et l'Asie centrale. Trois pays africains - le Botswana, le Burkina Faso et le Sénégal - figurent dans le palmarès des dix pays les plus réformateurs en 2007-08. Ces trois pays, plus le Libéria, le Rwanda et la Sierra Leone, ont été les plus réformateurs de l'Afrique subsaharienne.

En Afrique subsaharienne, 29 pays sur 46 ont mené des réformes en 2008-2009. Selon le classement Doing Business de 2009, l'Afrique devient plus attractive et consolide sa position par rapport à l'année précédente.


Un contexte favorable aux réformes

Le moment est en fait bien choisi pour mener des réformes car en période de crise, de nombreuses économies africaines sont touchées par une demande plus faible de leurs exportations, une baisse de leurs flux de capitaux et de leurs envois de fonds.

Dans l'ensemble de ces pays et particulièrement au Botswana, les réformes ont visé une réduction des délais et une baisse des coûts des transactions grâce à l'informatique qui a rendu la création d'entreprise plus aisée et le commerce plus simple, avec notamment la mise en place de systèmes électroniques d'échange de données.

Certains pays ont en plus introduit de nouvelles législations visant à protéger les investisseurs. C'est le cas du Rwanda qui arrive d'ailleurs cette année 2009 en tête dans les réformes. Le Rwanda a amélioré ses réglementations notamment par une nouvelle loi relative aux sûretés mobilières et en simplifiant les procédures de réorganisation en cas de faillite. Par ailleurs, l'année dernière, le Rwanda a introduit une nouvelle loi sur les sociétés qui protège les actionnaires minoritaires. Les réformes ont également inclus des mesures visant à accélérer le commerce transfrontalier et l'enregistrement des propriétés foncières.

Le Burkina Faso a de son côté introduit un nouveau code de travail et mis en place un guichet unique pour les permis de construire qui simplifie grandement le transfert de propriété.

Les pays africains ne se sont pas limités à ces facilitations de la pratique des affaires. Des mesures fiscales, d'ordre incitatif, sont instaurées. Il s'agit de la réduction d'impôts sur les entreprises, de la simplification des procédures de paiement, de la révision des codes des impôts et en modifiant les délais. Sur 25 économies dans le monde qui ont réduit l'impôt sur les entreprises en 2007-2008, quatre sont africaines ; elles concernent le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire, Madagascar et le Maroc. Quant au Cameroun, au Nigeria et à la république du Congo, ils font désormais partie des 10 pays où moins de 200 heures sont nécessaires pour se conformer au système de fiscalité des entreprises.
Bien sûr, de nombreux défis restent à relever. Mais l'on peut affirmer que le gap réglementaire est en train de se résorber et que le continent africain, au regard des réformes réglementaires positives mises en ?uvre par plusieurs pays, offre des opportunités d'investissement non négligeables.


Un secteur privé à favoriser

Le secteur privé est le moteur de la croissance. Il est resté, en Afrique, de faible taille et peu compétitif face à la concurrence mondiale. Son développement est nécessaire et constitue en soi des opportunités d'investissement inégalées. La Banque le considère déjà comme un de ses axes prioritaires d'intervention et de soutien. Sa stratégie en la matière consiste à mobiliser l'épargne et à faciliter l'accès au financement destiné à l'expansion des entreprises, au développement de leurs capacités, au soutien de la concurrence sur les marchés et à l'établissement des infrastructures physiques de base nécessaires au développement de ces activités.

Le secteur privé
Fer de lance des interventions de la BAD

La Banque africaine de développement était plutôt une banque dédiée au secteur public.
95 % de ses activités étaient réalisés sur garanties d'États.
Le secteur privé ne représentait alors que 300 à 400 millions de dollars d'engagements.

La Banque considère aujourd'hui le secteur privé comme son fer de lance.
Ses investissements et prêts dans le secteur privé atteignent 1,5 milliard de dollars.
La BAD est à ce titre devenue un acteur de premier rang, devançant la SFI, l'organe de financement de la Banque mondiale, dans un grand nombre de pays du continent.


ÉLÉMENTS POUR UNE RÉFLEXION PROSPECTIVE

Une crise ou quatre ? - L'Afrique doit opérer sa mutation alors que le monde est confronté non pas à une crise mais à quatre : une crise énergétique, une crise alimentaire, une crise financière et une crise climatique. Par rapport à la crise financière, l'Afrique était trop peu engagée dans le système financier mondial pour en être aujourd'hui une victime de premier rang ; trop petites, ses banques ont été relativement épargnées, à l'exception de quelques-unes d'entre elles comme par exemple récemment au Nigéria. Les conséquences les plus dommageables porteront sur le commerce international, avec une baisse attendue des échanges.

Les autres crises sont pour l'Afrique beaucoup plus graves. La crise alimentaire en est la première : elle était là avant la crise mondiale, elle sera là après la crise mondiale, indépendamment des baisses de prix enregistrées sur quelques produits alimentaires de base ainsi que sur les semences et les engrais. L'alimentation reste un défi majeur du continent, pour lequel aucune solution durable n'a été à ce jour trouvée. La Banque intervient dans le domaine en approvisionnant des fonds destins à compenser le coût des importations alimentaires.

La crise énergétique ne doit pour sa part pas être sous-estimée : le continent souffre d'un très important déficit d'électricité qui entrave son développement. La BAD intervient à ce niveau de façon massive en soutenant d'importants travaux d'infrastructures comme par exemple un barrage hydroélectrique en Ouganda ou encore un mégaprojet en République Démocratique du Congo - le projet INGA qui, au terme de sa troisième phase, pourrait permettre à l'Afrique d'être exportatrice d'électricité. Ces projets, qui représentent des investissements colossaux, s'inscrivent évidemment sur de longues périodes.

La crise climatique enfin, représente une menace majeure pour l'ensemble du continent et envers laquelle les pays sont désarmés. Diverses actions sont engagées, visant par exemple à protéger le bassin du Congo, deuxième bassin forestier au monde après l'Amazone ; mais tout cela sans l'envergure qui serait nécessaire.

Dans tous ces projets, l'aide, bilatérale ou multilatérale, est essentielle. Il ne s'agit plus de savoir QUOI traiter, mais COMMENT traiter : une dimension qualitative de l'aide progresse de façon très positive. Aux prêts structurels des années 1970 ont succédé des financements par projet et des mécanismes ont été définis qui évitent aussi dorénavant nombre de détournements. Ces mécanismes intègrent notamment au moins un volet sur les capacités institutionnelles devant permettre la finalisation du projet et son suivi de mise en ?uvre et de fonctionnement.

Une gouvernance améliorée ? - Nombre de pays africains souffrent de la corruption et de l'absence de démocratie, mais des efforts significatifs sont aujourd'hui fournis en faveur d'une meilleure gouvernance. Les réformes précitées témoignent d'une prise en compte du problème par les gouvernants eux-mêmes. Certains pays comme le Ghana ou le Mozambique ont d'ores et déjà changé de visage, ils ont prôné l'ouverture démocratique et ont su accepter l'alternance.

La comparaison entre le Ghana et la Corée du Sud, systématiquement avancée, est là pour rappeler les difficultés. Effectivement, début des années 1960, le Ghana disposait d'un PNB par habitant supérieur à celui de la Corée du Sud.
On peut et doit s'interroger, pourquoi les choses n'ont pas évolué de la même manière ? Il y a sans doute un problème culturel, de mentalité : Un Coréen travaille 15 heures sur 24 et le peu d'argent qu'il a gagné est immédiatement intégralement épargné. Cependant, cette analyse mérite d'être nuancée. Le commentaire n'est pas partagé : des familles ghanéennes ou camerounaises qui gagnent 10 000 francs CFA arrivent à construire leur maison et envoyer leurs enfants à l'université, ce qui représente une capacité d'épargne extraordinaire. Ces classes nouvelles souffrent surtout de l'absence dans leur pays de pôles économiques. Craignant l'établissement de contrepouvoirs, les gouvernants se sont jusqu'à présent farouchement opposés à l'émergence d'une classe économique significative, en tout cas qui permettrait une redistribution des richesses s'écartant du non pas 80/20 mais du 95/20 de rigueur. Si les politiques doivent favoriser la constitution d'un tissu de PME-PMI, il est aussi essentiel aux pays africains de pouvoir disposer de pôles industriels conséquents, aptes à assurer localement la transformation des ressources naturelles du continent et contribuer à l'émergence d'une réelle classe économique. Premier producteur mondial de cacao, la Côte d'Ivoire est jusqu'à présent restée incapable de créer une marque de chocolat exportable. Cette transformation ne se fera que si elle est soutenue par les élites locales qui se sont trop longtemps désintéressées du continent.

Enfin, les réformes précitées ont-elles été réellement souhaitées par les gouvernements ? Certains « praticiens » de l'Afrique pensent qu'il s'agit pour l'essentiel de réformes surtout souhaitées par les organismes internationaux et les divers pays donateurs, et acceptées parce qu'étant seulement la contrepartie de nouveaux financements. Il ne faudrait pas dès lors se leurrer sur leur impact réel. La gouvernance reste le principal problème de l'Afrique.

Les États, tels qu'ils se sont constitués en Afrique, sont-ils suffisamment viables pour assurer un développement économique ? Plutôt que d'essayer vainement de dupliquer des principes de gouvernance élaborés en Occident, n'auraient-ils pas intérêt à rechercher les fondements d'un renouveau politique et économique dans leurs propres cultures et traditions ? Les cultures africaines ont-elles ou non les ressources pour élaborer leur propre forme de gouvernance ? Cette capacité (qui reste à démontrer) éviterait des efforts difficiles et souvent vains pour s'approprier des modes de gouvernance qui restent des modèles d'importation.

Ces préoccupations, assez moralisatrices, sont totalement absentes dans la « coopération » chinoise, qui est en très forte progression sur le continent ; mais dont aussi certains effets négatifs commencent à apparaître.


La Banque africaine de développement est un réducteur de risques, notamment par rapport aux risques politiques. Ses quatre axes majeurs d'intervention sont : l'amélioration de la gouvernance, le développement des infrastructures, l'intégration régionale et le renforcement du secteur privé ; ensemble, ils représentent 80 % des engagements de la Banque.

Les Axes majeurs d'intervention de la BAD

La Banque africaine de développement est un réducteur de risques, notamment par rapport
aux risques politiques. Ses quatre axes majeurs d'intervention sont : l'amélioration de la gouvernance, le développement des infrastructures, l'intégration régionale et le renforcement
du secteur privé ; ensemble, ils représentent 80 % des engagements de la Banque.


Martine LE BEC
Rédactrice en chef adjointe de la revue Prospective Stratégique
& rapporteur du Club Nouveaux Repères


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