EUROPE - AFRIQUE : UN EXERCICE DE RESPECT MUTUEL A PRESERVER ET A DEVELOPPER

Dans le long cortège des peuples qui depuis des centaines de siècles vivent sur notre planète, chacun a été à la recherche de sa propre quintessence, de sa propre explication, de sa simple raison d'être et de vivre en peuple.

Chacun a pensé, à tort ou à raison, être à la source d'une civilisation. Chacun, dans son comportem

ent, a eu sa propre attitude, différente des autres, par rapport à la nature. L'Afrique a porté longtemps dans la discrétion ses propres valeurs et sa propre vision de la terre et de l'esprit. L'Africain est en effet « un être aux sens ouverts, perméable à toutes les sollicitations, aux ondes mêmes de la nature ». Cet homme pensant est d'abord sensible aux formes et aux couleurs, aux odeurs, aux sons et aux rythmes. Aimé Césaire le dit « poreux à tous les souffles du monde, chair de la chair du monde palpitant, du mouvement même du monde ».

Bien connaître l'Africain, c'est surtout examiner ses différences avec l'homme blanc, l'inverse étant aussi nécessaire. L'Européen a un « réalisme visuel » dont nous parle Gaétan Picon face à l'objet qu'il tient à distance et fixe. Senghor croit voir là une façon pour l'homme blanc de faire de l'objet un moyen " faisant plier la nature aux besoins de l'homme en la domestiquant ». Dans les cas les plus extrêmes, le prochain, l'homme lui-même, devient

objet. L'Africain pour sa part sent et perçoit l'autre et l'objet. Le voilà « qui meurt à soi pour renaître dans l'Autre », pour « connaître l'Autre » selon l'expression de Paul Claudel. L'Africain n'assimile pas comme l'Européen, il s'assimile à l'autre. Là où l'Européen est parce qu'il observe l'objet, l'Africain, lui, est parce qu'il le sent. Et donc le créer c'est aussi le danser et le parler. C'est pourquoi « l'impulsion jaillit sous le choc de l'émotion ». En regard, la raison européenne classique est instrumentale par utilisation, laissant la raison africaine intuitive.

Mais, peu à Peu, au fil des siècles, les civilisations se frottent l'une à l'autre. Pour l'Européen, connaître l'objet ne consiste pas à l'analyser, à le voir simplement du dehors. On cherche à l

e comprendre du dedans, dans sa sensibilité et même sa sensualité. Albert Einstein lui-même a dit que la connaissance par émotion est à la source de tout art et de toute invention scientifique.

L'Africain a pour essence même l'émotion que l'Européen commence à découvrir dans son propre art du XX° Siècle, lui-même fécondé par l'Afrique et les peuples premiers. Ces cultures connaissent des apogées et des déclins, des périodes de rayonnement et d'expansion, comme autant de silences et de cris. Mais toutes ces attitudes culturelles « continuent à vivre au présent dans notre mémoire collective. Elles sont l'exigence éthique de l'Humanité ». Voilà pourquoi la civilisation européenne et l'africaine ont su bâtir de grandes plages de rêves communs et des perspectives conjointes.

Le monde magique pour l'Afrique est plus réel que le monde visible. Et pour l'Africain, comme une réponse, « les faits sociaux ne sont pas des choses », il -y a, cachées derrière eux, des forces qui les régissent, leur donnent vie et sens

C'est donc à cette opposition que nous devons répondre par le « dialogue des cultures » cher à Jacques Chirac, « gage de paix alors que le destin des peuples se mêle comme jamais. Un dialogue revivifié, renouvelé, réinventé, en prise sur le monde tel qu'il est ». Et le Président français d'ajouter qu'au nom de l'égale dignité de toutes les cultures et de leur vocation à s'interpénétrer et à s'enrichir les unes les autres, il faut chercher une grille de lecture du monde. Ainsi pour la société africaine, la famille n'est pas seulement composée du « ménage », du père et de la mère. Elle est composée de tous les êtres vivants, de tous les existants qui ont un ancêtre commun. La force vitale de l'ancêtre s'est répartie et renforcée chez les descendants, en sorte que la famille est étendue avec à sa tête le plus âgé, celui qui est assimilé à Dieu parce qu'il en est le plus proche. Mais il ne peut décider seul car il est dans un système de forces solidaires ; il doit consulter les chefs des villages au cours d'une palabre où tout le monde parle mais personne ne vote.

Que dire dans notre Europe de ce gouvernement nouveau des collectivités humaines où l'autorité parentale se dilue et s'affaisse devant celle du « bloc », du quartier ou de la bande ? La civilisation africaine pourrait nous apporter une meilleure compréhension du monde européen moderne par la valorisation de l'ancêtre, par celle de l'usufruit et non de la propriété, par celle du travail en commun, les fruits de ce même travail étant propriété commune. Ce n'est rien de plus que ce que nous cherchons dans une nouvelle approche du travail dans notre société occidentale : La participation. Regardez aussi en matière artistique combien dans le domaine de l'art poétique, la poésie contemporaine est discontinue, indéterminée, rythmique, ressemblant à la poésie africaine. Regardez l'art abstrait contemporain, très voisin de l'art africain. Nos artistes européens parlent même de forces vitales à travers le rythme, la couleur et les formes. Et que dire de la musique qui, entre l'Europe et l'Afrique, est un élément déterminant de la civilisation de l'Universel, au « rendez-vous du donner et du recevoir ».

Ainsi, nous voyons bien le piège dans lequel nul responsable ne doit tomber: celui qui soulève les cultures contre les cultures, les religions contre les religions. Le respect mutuel et l'échange, la non domination d'une culture par rapport à une autre, la réinvention commune du monde tel que nous le souhaitons selon nos origines sont en devenir. Il ne tient qu'à nous d'en accélérer la construction. Les cultures construisent nos identités et nos raisons d'être, c'est parce que l'Afrique est, que nous sommes et il ne peut y avoir de dialogue et d'harmonie sous la contrainte du mépris de l'autre. « La polyphonie des cultures du monde » est la seule richesse de l'esprit dont nous sommes véritablement responsables. C'est pourquoi la non mondialisation est l'expression de la peur pour certains d'être « laissés pour compte de ce grand mouvement mondial ».

Ces craintes ne naissent pas de l'abstraction. La fin des frontières, le rôle de l'économie, la consommation sans précaution des ressources naturelles, l'envahissement de l'information, l'interrogation devant les biotechnologies exige des réponses et des perspectives. Senghor sentait sourdre ces questions dans son oeuvre sur les civilisations « il pensait en homme d'action et agissait en homme de pensée » selon le mot de Bergson. Les hommes politiques prétendant à être des hommes d'État ne peuvent s'abstraire de réponses fortes à ces questions. Ils sont là pour rapprocher et non pour approfondir les blessures entre les riches et les pauvres, entre les éduqués et les autres, entre les hommes et les femmes, dans la dignité. Dialogue respectueux des uns avec les autres, à condition que l'on se respecte soi-même. Il faut se camper sur ses propres valeurs pour les vivre sans dommage, ni violence vis 'a vis de celles des autres. Il faut que l'Afrique et d'autres continents nous rappellent fortement que les biens matériels ne font pas l'Homme et ne lui offrent aucune plénitude. Une éthique universelle est d'abord celle qui est composée de celle de chacun d'entre nous.

Ainsi s'exprimait Léopold Sédar Senghor dans son Elégie pour Georges Pompidou : « Si je te chante, ami, c'est pour bercer mon enfant blanc dans son savoir et sa puissance. Il a besoin d'un camarade qui lui tienne compagnie. Rien que de sentir son épaule dans la tranchée, la chaleur rythmée de son souffle. Sans quoi toute parole est vaine ».


Jacques GODFRAIN
Nouveaux Repères


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