PROBLÉMATIQUE
L'espace est un lieu de convergence des intérêts publics et privés. Il peut être aussi une opportunité en matière de financements innovants, notamment dans le cadre des partenariats public-privé. Il peut enfin être le cadre de coopérations européennes ou transatlantiques renforcées.
Ces possibilités multiples sont-elles conciliables avec l'intérêt suprême représenté par la sécurité et la défense de la Nation ? Quelles sont pour le renseignement militaire les opportunités à prendre et celles à ignorer ?
IDÉES CLÉS
Au préalable, deux rappels doivent être faits, qui replacent le renseignement militaire au sein d'une capacité plus globale d'anticipation, aujourd'hui formellement élevée au rang de fonction stratégique.
1. Une capacité autonome d'appréciation et d'anticipation...
« Les Français attendent de l'État qu'il dispose de capacités d'anticipation et de réaction très rapides » avait déclaré le président de la République à l'occasion de l'installation de la commission chargée d'élaborer un nouveau Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale. De fait, la France dispose dans le domaine du renseignement militaire d'une capacité autonome d'appréciation et d'anticipation de situations.
2. ... élevée au rang de fonction stratégique
« Anticipation et réactivité seront les maîtres mots de cette nouvelle stratégie » a précisé le président de la République. Le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale a donc élevé au rang de fonction stratégique la fonction de connaissance / anticipation (qui inclut le renseignement militaire), au même titre que la dissuasion, la protection, la prévention et la projection.
L'espace, au c?ur de l'architecture de recherche du renseignement d'intérêt militaire
La France est, après les États-Unis, l'un des rares pays à disposer de l'ensemble de la panoplie des capteurs de renseignement d'intérêt militaire. Parmi nos principaux alliés : les Britanniques n'ont pas de satellites, et si les Allemands et les Italiens en disposent, il s'agit exclusivement de satellites radars.
L'espace, au c?ur de l'analyse stratégique militaire
La position particulière du chef d'état-major des armées - CEMA, à la fois conseiller du président de la République et commandant opérationnel de l'ensemble des forces (ce qui le différencie de ses homologues américain et britannique), lui impose de disposer effectivement de capacités de connaissance, d'analyse et d'anticipation renforcées.
Dans cette perspective, l'importance de l'outil satellite est constamment renforcée sur ses deux principales fonctions : la fourniture d'images et celle de signaux électromagnétiques.
Voir, entendre, lire et écouter, ce que plus près du sol
nous ne sommes pas en mesure de voir, d'entendre, de lire et d'écouter.
Le satellite est à ce titre un moyen privilégié de connaissance et aussi un moyen privilégié de vérifier nombre d'informations recueillies par les moyens plus conventionnels.
CEPENDANT, le satellite n'est RIEN SEUL.
Le satellite doit s'inscrire dans la « man?uvre d'ensemble » des capteurs de renseignement.
Cette complémentarité s'analyse d'ailleurs à deux niveaux :
? au niveau horizontal, cohérence de la man?uvre des capteurs ;
? au niveau vertical, du capteur au renseignemnet élaboré pertinent, délivré à temps au bon destinataire.
L'information recueillie - qu'elle soit une image ou un signal - doit être transmise, traitée, analysée, d'un point de vue technique et d'un point de vue humain, et encore correctement diffusée vers les bons utilisateurs. Cette chaîne de valeur intègre des systèmes d'information qui doivent être absolument fiables et interopérables. Du point de vue humain, elle repose sur des compétences extrêmement rares, par exemples des interprètes d'images et des linguistes d'écoutes (qui plus est maîtrisant des langues dont la pratique est rare).
La complémentarité des moyens revêt un caractère essentiel : renseignement d'origine électromagnétique (ROEM) et renseignement d'origine image (ROIM) bien entendu, mais également le renseignement d'origine humaine (ROHUM) qui est irremplaçable pour compléter et confirmer le renseignement.
Une image 3D obtenue à partir d'images satellite, complétées par les photos en provenance de Mirage IV, de Mirage F1 ou de drones, bénéficiant de la plus value apportée par l'interprétation peut ainsi être transmise dans les meilleures conditions, en bas, dans la vallée afghane, où un commando est en train de conduire sa mission.
D'importants perfectionnements sont à attendre notamment avec l'amélioration des systèmes d'information et de communication, puisque les informations transmises sont de plus en plus nombreuses et complexes et les fichiers de plus en plus lourds. D'autres améliorations viendront aussi de l'appropriation de l'outil par les troupes. L'utilisation de l'imagerie à des fins tactiques est loin d'être finalisée, même aux États-Unis.
Ce besoin grandissant d'imagerie à des fins aussi bien tactiques que stratégiques a cependant bien été pris en compte par les organes de décision, au premier rang desquels le président de la République. Le renseignement a été porté au rang de fonction stratégique et les ressources qui lui sont consenties répondent aujourd'hui à la programmation souhaitée par l'état-major.
S'agissant des systèmes spatiaux, CERES, le système de renseignement électromagnétique spatiale, est très attendu. Ses démonstrateurs - les microsatellites Essaim, bientôt relayés par les 4 Elisa - sont opérationnels depuis 2005. En imagerie, MUSIS, multinational space-based imaging system for surveillance, reconnaissance and observation, aussi très attendu, va constituer l'ossature du système de renseignement spatial européen. Le premier satellite optique de la série sera français et devrait être livré dans les délais pour remplacer Hélios 2A.
Tout cela indique aussi qu'à terme, d'importants efforts devront être consentis pour assurer la protection de ces systèmes ainsi que la protection des transmissions.
ÉLÉMENTS POUR UNE RÉFLEXION PROSPECTIVE
Quelles mutualisations sont possibles dans le cadre d'une coopération internationale ou européenne ? - La communauté Hélios constitue un premier exemple de communauté interalliée dans le spatial, en l'occurrence concrétisée entre la France, l'Italie et l'Espagne, et qui s'est élargie à d'autres utilisateurs via le Centre satellitaire de l'Union Européenne - CSUE, implanté à Torrejón de Ardoz, près de Madrid.
La nature des dossiers traités peut constituer un obstacle au partage des informations. Cette difficulté sera directement fonction de la nature de la crise et du niveau d'engagement du pays. Le pouvoir d'appréciation du président de la République doit être autonome ; et cette primauté a été rappelée par le Livre blanc.
De là, un distinguo s'impose entre le partage du renseignement et sa mutualisation.
En effet, si le partage reste strictement encadré par les Etats la mutualisation nécessite des structures capables d'interpréter et d'analyser l'information, afin de produire un renseignement élaboré et recoupé. A ce titre, signalons que le centre satellitaire de Torrejon qui transmet des données brutes au haut représentant pour la PESC ne dispose pas de ces structures.
Les récentes opérations conduites dans un cadre multinational, et en tout premier lieu l'Afghanistan, ont largement contribué à améliorer les procédures de partage de renseignement et de la confiance mutuelle entre les alliés.
Cependant, il convient de garder à l'esprit l'impérieuse nécessité de la confidentialité et du respect de la sécurité des hommes et des opérations : si le renseignement doit être partagé, il ne doit l'être qu'entre ceux qui ont à en connaître.
Quels champs d'action pour les partenariats public-privé ? - Là encore s'impose un distinguo entre l'entrée de crise et la conduite des opérations. Entre un « non » et un « pourquoi pas bien cadré », le champ d'action d'éventuels partenariats public-privé se rétrécit. Dans tous les cas, les points clés d'un éventuel protocole d'accord avec le privé seraient la réactivité et la continuité du service - un « service de bout en bout ». Il convient aussi que ce partenariat soit rentable pour les armées et donc non prohibitif. Aux États-Unis, où le militaire finance la moitié des satellites commerciaux, il y a actuellement une prise de conscience du coût prohibitif des externalisations.
La complémentarité des moyens satellitaires privés et militaires est cependant constamment évaluée. Par ailleurs, d'ici juillet 2010, sera installé le commandement interarmées de l'espace - CIE, initié par le Livre blanc. Sa mission sera notamment d'assurer la cohérence de tous les moyens.
De leur côté, les industriels estiment que les achats de services restent mal appréhendés du fait principalement de la tenue à l'écart des utilisateurs dans le processus.
CONCLUSION
Chacun se souvient de la mécanique infernale engagée, en préalable à la guerre d'Irak, par quelques images satellites présentées au siège des Nations unies. Si la France a rapidement pu prendre la décision de rester en dehors de la coalition qui se formait, c'est parce qu'elle disposait de son autonomie d'appréciation de la situation.
La DRM doit donc être en mesure, en toute occasion, d'émettre des hypothèses réalistes et fondées permettant d'orienter la décision.
Martine LE BEC
Rédactrice en chef adjointe de la revue Prospective Stratégique
& Rapporteur du Cercle Espace

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