Au fil des innovations des technologiques spatiales, la météorologie s'enrichit et se complique : ses champs se sont progressivement connectés avec ceux du climat et de la connaissance de la planète et de l'environnement, terrestre et océanographique. À travers ces multiples connections, tous les domaines et activités finissent par se rejoindre : la prédiction de court terme (la météo), celle de long terme (l'évolution du climat), les champs économiques et les enjeux de société. C'est cette multipolarité que vise d'ailleurs GMES, le programme européen de surveillance mondiale de l'environnement par satellites, rebaptisé Copernicus.
Quels guidelines peuvent être donnés pour le futur ? Pour quels acteurs ? Avec quels types de financements ? Trois champs peuvent être explorés dans un objectif de clarification : 1. le champ technologique, qui est celui des possibles ; 2. le champ de l'économique et de la gouvernance, lui aussi toujours en construction ; et enfin 3. le champ des services, où apparaissent aujourd'hui de nouveaux modèles économiques.
IDÉES CLÉS
1. Les possibles technologiques
Ces dernières années ont été marquées par une multiplication des infrastructures spatiales et des outils de recueil et de traitement des données.
Aux plateformes géostationnaires représentées par les Météosat, sont venus s'ajouter des satellites circumpolaires, qui orbitent autour de la Terre à basse altitude (720 à 800 km) selon une trajectoire passant par les pôles. Leur axe de rotation étant perpendiculaire à l'axe entre le Soleil et la Terre, ils peuvent passer deux fois par jour au-dessus de n'importe quel point de la surface du globe avec une luminosité similaire. Comme ils sont plus rapprochés de la surface, ces satellites offrent une meilleure résolution, permettant de distinguer plus facilement les détails de température des nuages, leur forme visible, la brume ou les feux de forêt. Les données recueillies permettent notamment de suivre le déplacement à moyen terme de phénomènes tels les courants marins et les masses d'air. Cependant, ne couvrant pas continuellement la même surface terrestre, ils ont un usage plus limité par exemple pour la météo en temps réel.
Après l'optique, les sondages infrarouges et les sondages aérologiques ont fait leur apparition. Ces derniers effectuent par exemple des sondages à distance de l'atmosphère terrestre pour en tirer la structure de température et d'humidité. S'y ajoutent dorénavant des possibilités nouvelles de détection (le profil des vapeurs d'eau dans l'atmosphère, des éclairs d'orage, etc.) et de mesures (mesure des reliefs des océans, des taux de salinité, etc.). Le Sentinelle-4 sera pour sa part équipé de sondeurs UV qui ouvriront l'accès à des données de chimie atmosphérique[1].
Toutes ces fonctions s'organisent autour de plateformes qui bénéficient aussi dorénavant des modes de stabilisation mis au point pour les satellites de télécommunications, avec une précision encore accrue. Les exigences pointent sur l'importance de la couverture globale d'une part et l'importance de la continuité des données, d'autre part.
2. Les impératifs économiques et de gouvernance
Ces réalisations n'auraient pu se faire sans un engagement important de l'Europe, qui a été réaffirmé lors de la dernière conférence ministérielle de l'Agence européenne de l'espace en novembre dernier[2].À l'issue de cette conférence, une augmentation de 25 % des budgets européens consacrés au développement de nouvelles applications, dont Météosat de troisième génération et le programme GMES, a été décidée[3].
Les retombées industrielles de ces programmes sont importantes pour les États membres ayant pris des engagements à leur sujet. Il y a donc effectivement dans ce domaine une compétition non seulement entre les industriels mais entre les États membres eux-mêmes. Cette compétition est aussi quelque part très positive. L'aspect négatif est un certain « flottement » sur le fait de savoir si la politique spatiale européenne doit être menée sur une logique d'entreprise ou davantage sur une logique d'État.
S'agissant du sujet de cette rencontre d'aujourd'hui, les investissements effectués dans les domaines de la météorologie et de la climatologie impactent très directement l'activité de nombres de secteurs. Un jour de gagné dans les prédictions météorologiques représente un très coûteux investissement de recherche & développement et de réalisation ; mais cet investissement est rapidement payé au centuple par l'avancée qu'il constitue pour de multiples secteurs de l'économie : l'agriculture, les travaux publics et la construction, les transports, etc. ; et évidemment pour la sécurité des citoyens. Par ailleurs, les écotaxes qui seront progressivement mise en place ne pourront elles-mêmes se fonder que sur les avancées des connaissances en matière de climatologie.
Toutefois, la question du financement de ces infrastructures reste entière. Pourtant la météorologie constitue un bon exemple de mise en ?uvre progressive de la gouvernance et des mécanismes de financement. L'élaboration de ce modèle a connu quelques errances avec GALILEO, mais ce sont ces errances qui ont aussi permis d'ouvrir la voie. Tant et si bien que le modèle européen apparaît in fine comme exemplaire : une grande agence européenne - ESA, joue le rôle technique et de procurement pour le maître d'ouvrage - EUMETSAT ; les grandes infrastructures sont de leur côté financées sur fonds publics mais dans le même temps est favorisée la commercialisation d'un certain nombre de services, qui participent de fait à la création d'une chaîne de valeur. Celle-ci recouvre dès lors : l'ESA, EUMETSAT, les services nationaux de météorologies (dont l'offre englobe elle-même des services publics et des services commerciaux) et les partenaires-clients, publics ou privés.
La filière météorologique éprouve toutefois des difficultés à argumenter sur le plan économique son exemplarité.
Cette exemplarité est telle qu'elle pourrait être dupliquée sur le programme GMES qui éprouve maintes difficultés à passer en phase d'exploitation. GMES est né d'une somme d'initiatives, idées et « créativités » scientifiques qui se sont progressivement greffées à ce projet. Le processus a été très ouvert et informel avant de devenir une initiative européenne en tant que telle. Le défaut a été de ne pas penser dès ce stade à l'exploitation commerciale du programme. La multiplicité des activités et des acteurs concernés, publics et privés, augmente la difficulté de faire converger l'ensemble vers un champ plus systémique, davantage balisé et davantage contraint par l'économique. Dès lors, il s'agirait peut-être de créer une agence européenne de surveillance mondiale de l'environnement par satellites qui puisse apporter au projet un certains nombre d'orientations stratégiques.
3. L'effet démultiplicateur des services
Les services sont un démultiplicateur fabuleux des applications des infrastructures. La beauté d'une infrastructure spatiale est qu'une fois en l'air, elle est là pour un bon moment et à moindres frais (puisque sans aucun coût de maintenance) disponible... Autant en profiter : les services peuvent venir se greffer à cette infrastructure en adoptant la « stratégie du coucou ».
Il est inutile dès lors d'aller imaginer des boucles de retour infiniment complexes : il suffit d'ouvrir l'espace au tout venant, qu'il soit un mastodonte industriel ou une PME-PMI et lui permettre de construire son business modèle à partir de cette infrastructure spatiale existante.
Partant de là, il faudra encore définir le bon équilibre entre le payant et le gratuit : se contenter de dire « Est payant, tout ce qui n'est pas payé par les fonds publics » est une mauvaise approche, car complètement déconnectée du marché, en d'autres mots, de ce que les utilisateurs finaux sont prêts à payer pour un service donné.
In fine, toutes ces règles de gouvernance, de services et tarifaires doivent être en rapport avec le niveau de maturité du marché. C'est là que d'autres progrès seront réalisés, au fur et à mesure de l'établissement du marché.
ÉLÉMENTS POUR UNE RÉFLEXION PROSPECTIVE
Quelles solutions concrètes pour rentabiliser GMES ? - GMES repose sur un ensemble de composantes hautement technologiques. Le programme va devenir un instrument privilégié de la climatologie, un outil complémentaire aux instruments de météorologie, performants mais « court-termistes » ; il sera un outil unique, planétaire et que beaucoup nous envient déjà. Mais son défi est aujourd'hui de penser aux exploitations qui pourront en être faites. Quels services ? Pour qui ? Le programme pourrait-il être mis au service par exemple d'applications militaires[4]? Comment organiser sa « tuyauterie » financière ? La résolution du problème impose l'instauration d'un exploitant unique, apte à fédérer et mettre à disposition des multiples acteurs intéressés les applications et services qui seront rendus disponibles. Cette solution aura l'avantage de la simplicité.
Cette solution vise aussi à renverser l'approche et passer d'une push strategy, qui parte de la R&D et l'industrie pour aller à la recherche d'un marché, à une pull strategy, qui parte des besoins et du marché pour remonter vers l'industrie et la R&D.
L'observation de la Terre ne peut rester La Belle au Bois-Dormant du spatial.
Bon an, mal an, le processus devrait se caler sur le mécanisme vertueux opéré dans le domaine de la météorologie, qui se décline en trois phases :
* Phase 1
De mise au point des démonstrateurs, placée sous la responsabilité des agences de R&D ;
* Phase 2
De mise au point des têtes de séries, placée sous la responsabilité d'un regroupement des agences de R&D et du représentant des utilisateurs - EUMETSAT ;
* Phase 3
De mise au point des instruments et plateformes opérationnels, placée sous la responsabilité des utilisateurs ou de leurs représentants.
Les difficultés à surmonter - Une des difficultés premières dans la mise en ?uvre de ce processus réside dans les déchirements qui surviennent à coup sûr entre les États membres lors du partage de la R&D. La hauteur des programmes et des budgets a néanmoins de quoi satisfaire tous les appétits : le montant global du programme MTG est d'environ 3 milliards d'euros, à peu près équivalent au budget de GALILEO. (Ce principe de retour industriel des investissements, tel qu'il est notamment pratiqué par l'ESA, est aussi une garantie de pérennité des sources de financement.)
Une autre difficulté - déjà mentionnée plus haut, est, en phase 3, de réussir à fédérer tous les utilisateurs. S'agissant de GMES la multitude des utilisateurs potentiellement intéressés est sans commune mesure avec la population d'utilisateurs des services météorologiques. Mais jusqu'à quel point ces utilisateurs potentiels sont-ils prêts à payer ces nouveaux services ? Tout cela est encore très flou et cette absence de contours rend difficile d'édicter des règles sur le partage des risques.
Par ailleurs, le flou demeure sur les applications et services qui peuvent être attendus des nouveaux satellites de surveillance de la Terre, non seulement sur les innovations à attendre dans les technologies spatiales mais aussi dans les technologies complémentaire (l'informatique, le traitement et l'échange des données, les télécommunications, etc.). Dès lors, toute réflexion sur leur exploitation commerciale apparaît pour certains tout à fait prématurée ; il ne peut tout au plus s'agir que d'un exercice de prospective.
Il y a aujourd'hui, de par le monde, environ 300 projets de satellites d'observation de la Terre et plus de 450 projets d'instruments dont on ne sait pas comment ils vont s'organiser ensemble : certains ont évoqué le terme de « constellation virtuelle ». Des groupes de travail analysent la complémentarité de ces projets. Une sorte de gouvernance mondiale à plusieurs étages est donc en train de se mettre progressivement en place.
Vers quel business modèle s'orienter ? - Trois types de business modèles sont communément appliqués dans le spatial :
1. Le premier est celui pratiqué par les opérateurs de satellites. C'est le modèle le plus simple, le satellite constituant une machine sur laquelle il est relativement aisé de calculer le retour sur investissement. Le modèle est quelque part comme une boucle.
2. Le second cas de figure concerne les constellations à l'instar de GALILEO. Il est ici plus difficile d'évoquer un business modèle ; on peut tout au plus prévoir les effets induits de cette constellation et essayer d'imaginer les services payants qu'elle ouvrira. La projection est incertaine, mais on peut être raisonnablement optimiste si l'on fait l'inventaire des activités et des services qui ont ainsi par exemple été ouverts par le GPS.
3. Le système GMES apparaît plus chaotique ; il emprunterait presque davantage au système Internet avec notamment l'existence d'une infrastructure assez fluctuante et qui n'est pas gouvernée dans son ensemble. De ce chaos naît cependant une formidable richesse. La conviction est que des infrastructures bien choisies, bien positionnées dans certains domaines et bien dimensionnées ne peuvent que créer des services à haute valeur ajoutée. La première condition d'un développement assuré sera néanmoins, comme il a été évoqué plus haut, la continuité des données.
Vu sous cet angle, il aurait peut-être été judicieux de la part des industriels participant au projet GMES de vendre non pas les satellites mais des services de données. En réalité, l'industrie s'est engagée sur une autre voie d'abord pour des raisons de rentabilité à court terme, ensuite parce que le modèle décrit est justement chaotique et encore loin d'être assuré. Qu'est qui peut aujourd'hui garantir un opérateur que tel type de donnée sur lequel il a fondé son plan de développement ne sera pas gratuitement mis à disposition des utilisateurs par un État ou un acteur de type Google ? La concurrence entre le gratuit et le payant est loin d'être prédictible.
Un développement en accéléré - L'heure est aujourd'hui pour GMES de se structurer, d'entamer la phase 2 de concrétisation. Il est fort probable qu'une fois l'étape entamée, le processus de développement aille très vite : les précédents que constituent IMMARSAT ou EUTELSAT donnent une idée du rythme d'évolution qui peut être attendu.
Créée en 1979 et privatisée seulement en 1999, IMMARSAT - International maritime satellite organization, a connu dès le milieu des années 1980 un taux de rentabilité exponentiel. De son côté, EUTELSAT a opéré en propre ses premières acquisitions de satellites dès la deuxième génération ; elle disposait pour se faire d'un montant en leasing de 1 milliard de dollars. Entre ces deux évènements, elle a aussi dû surmonter et « transformer » le phénomène de la numérisation : de 12 chaînes en 1992, l'opérateur en diffuse aujourd'hui 3 200.
CONCLUSION
L'observation de la Terre est aujourd'hui le domaine le plus riche et le plus foisonnant de l'industrie spatiale.
Le modèle gagnant devra intégrer les multiples composants qui ont donné naissance au projet GMES. Le schéma pourrait probablement reposer sur une structure de type :
En amont :
des fournisseurs multiples en concurrence
Au centre :
une agence de données apte à fournir des données fiables et standardisée
En aval :
des entreprises qui vont utiliser ces données pour créer des services à destination d'un public large et varié
Pour mener à bien ce projet, l'Europe a pour elle un savoir faire acquis dans le domaine de la météorologie où le succès est total : technologique, industriel et commercial.
Martine LE BEC
Rédactrice en chef adjointe de la revue Prospective Stratégique &
Rapporteur du Cercle Espace
[1] Le programme en cours, Sentinelle-3, englobe une série de satellites opérationnels en orbite polaire qui fourniront une surveillance globale, des océans, des glaces et des terres émergées sur une très longue période (20 ans). Construit par Thales Alenia Space, le premier Sentinelle-3 sera lancé en 2013. Les sentinelles 4&5 sont destinees a faire de la chimie atmospherique avec un senseur UV embarqué sur Meteosat 3°generation pour S 4 en orbite geostationnaire
[2] ESA, Conférence ministérielle des 25-26 novembre 2008, La Haye - Pays-Bas.
[3] Le 20 juillet 2009, un accord-cadre a été signé entre l'ESA et EUMETSAT sur le programme GMES. Cet accord ouvre la voie aux futurs arrangements de coopération sur les Sentinelles GMES - Sentinelle-3, 4 et 5.
[4] Les partenaires européens ont par exemple refusé à GALILEO de supporter des applications militaires.

Commenter
