Au Conseil européen de Lisbonne de mars 2000, l'Union Européenne s'est fixé pour but de devenir d'ici 2010 « l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique au monde ». Pour quelles raisons et dans quel contexte ceci a-t-il été décidé ? Que représente aujourd'hui la « stratégie de Lisbonne » définie en fonction de cet objectif et mise en ?uvre pour le réaliser ? Un tel objectif était-il réaliste et le meilleur possible pour l'Europe ? Et les Européens ont-ils une chance raisonnable de l'atteindre, le cas échéant un peu plus tard que prévu ?
La manière la plus simple de présenter le Conseil européen de Lisbonne, est de décrire ce qui s'y est passé comme une tentative de relancer le projet européen. L'objectif de Lisbonne était de renouveler le projet européen sur un double plan : son contenu et sa méthode.
Le contenu, tout d'abord. Durant plusieurs décennies, le contenu du projet européen était largement demeuré identique à celui que lui avaient assigné les « Pères fondateurs » de l'Europe unie, à la fin des années cinquante : créer entre les pays européens, par l'intermédiaire de l'établissement d'un « marché commun » des liens économiques et commerciaux suffisamment forts pour engendrer entre les États membres, selon la célèbre expression de la déclaration Schuman, une « solidarité de fait » de nature à empêcher le retour de la guerre. Derrière une apparence économique, le projet était donc de nature profondément politique.
Avec le temps, le passage des générations et l'affaiblissement du souvenir de la guerre, la force émotionnelle qui portait ce projet s'est atténuée et l'objectif initial a perdu de son pouvoir mobilisateur. Au début des années 2000, le projet européen était un peu à la recherche d'une raison d'être, et les Européens en quête de ce qu'ils pouvaient, voulaient et avaient intérêt à faire ensemble. En leur proposant de faire de l'Europe « l'économie de la connaissance la plus compétitive du monde », la Présidence portugaise de l'Union entendait fournir aux pays européens une raison de continuer à agir en commun.
Pourquoi l'économie de la connaissance ? Au moment où il a été adopté par l'Union, ce concept était déjà discuté depuis quelques années, et pas seulement en Europe. Que recouvrait-il exactement ? Trois acceptions du mot « connaissance » sont agrégées dans l'expression « économie de la connaissance » : la connaissance incorporée dans les différentes composantes de ce que les économistes appellent « l'économie de l'immatériel » (les brevets, les licences, les royalties) ; la connaissance liée aux compétences personnelles, au savoir faire et à l'expérience des individus, et la connaissance scientifique proprement dite, à laquelle on pense souvent en premier lieu : notamment parce qu'il est le plus familier et le plus facile à appréhender, c'est ce troisième aspect qui s'est trouvé mis en avant dans les conclusions du Conseil européen de Lisbonne.
Dans un monde « globalisé » où la technologie joue un rôle central dans l'économie et le fonctionnement de la société, la réalisation d'une économie de la connaissance dynamique et compétitive ne manquait assurément pas de titres de crédibilité et de légitimité à faire valoir comme objectif politique global de l'Union.
Au départ limitée aux politiques macro-économiques, de l'emploi, de l'éducation, de la recherche et de l'innovation, la stratégie de Lisbonne s'est toutefois rapidement étendue à d'autres domaines, plus particulièrement l'énergie et l'environnement, au service d'un « développement durable ». Elle est donc devenue en peu de temps ce qu'elle est aujourd'hui : un programme politique général de l'Union, le cadre d'ensemble à l'intérieur duquel les différentes politiques sectorielles sont mises en ?uvre.
En ce sens, s'il fallait définir d'une phrase la stratégie de Lisbonne, on pourrait dire qu'elle reflète et matérialise un peu ce que l'essayiste américain Jeremy Rifkin a appelé le « rêve européen », centré, affirme-t-il sur les valeurs de la qualité de la vie et du développement durable, des droits de l'homme et de la communauté, quand le « rêve américain » met en avant la liberté, les droits de l'individu et de propriété, l'initiative personnelle et l'esprit d'entreprise. Quoi qu'il en soit, l'économie de la connaissance demeure dans tous les cas au c?ur de la stratégie de Lisbonne, et c'est largement avec les efforts pour la réaliser que cette dernière s'identifie.
Mais « Lisbonne », à côté d'un contenu particulier, c'est aussi une méthode. On le sait, les grands domaines liés au programme de Lisbonne sont pour certains des domaines de compétence partagée entre l'Union et ses États membres (la recherche, par exemple), et le plus souvent des domaines de compétence essentiellement nationale, comme l'éducation et l'emploi. Pour cette raison, mais aussi parce que, dans une Europe élargie et dans un contexte de méfiance croissante vis-à vis des approches centralisées, la voie législative traditionnelle par directives, règlements et décisions était perçue comme délicate et difficile à appliquer, la stratégie de Lisbonne était initialement conçue pour être mise en ?uvre à l'aide d'une méthode « douce » : la « méthode ouverte de coordination », basée sur l'échange d'informations et la comparaison des pratiques et des performances entre les États membres. En dépit de ses mérites, il apparait cependant que cette méthode, du fait de son caractère par définition non contraignant, ne permet d'obtenir que des résultats limités, de surcroît assez lentement. Aujourd'hui, l'idée que l'objectif de Lisbonne puisse être atteint uniquement par une telle approche est sujette à discussion.
Cet objectif sera-t-il atteint ? Tel qu'il a été formulé il y a neuf ans, à l'évidence il ne le sera pas. À quelques mois de l'échéance initialement fixée, les indicateurs ne laissent subsister aucun doute : l'Union Européenne n'est pas devenue « l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique au monde ». Est-ce à dire que l'objectif établi en mars 2000 était dépourvu de sens ? Il était assurément audacieux, mais conclure qu'il était vain de l'adopter et qu'il a perdu aujourd'hui tout intérêt serait assurément aller un peu vite en besogne : l'idée de faire de l'Europe une économie de la connaissance compétitive et dynamique conserve en 2009 toute sa pertinence, sa signification et son pouvoir mobilisateur.
À l'appui de cette affirmation, j'invoquerai l'exemple d'une politique centrale dans l'agenda de Lisbonne, au c?ur de celui-ci avec celles de l'éducation et de l'innovation : la politique de recherche. Dans les conclusions du Conseil européen de mars 2000, l'Union s'engageait à réaliser un « espace européen de la recherche ». L'idée n'était pas neuve, on peut en retracer l'histoire tout au long de celle du projet européen. Mais jamais elle ne s'était concrétisée. À Lisbonne, elle s'est transformée en un vrai projet politique : aujourd'hui, la réalisation de l'espace européen de la recherche sert de cadre de référence et, jusqu'à un certain point, d'objectif général pour les politiques de recherche en Europe.
L'espace européen de la recherche existe-il comme une réalité ? On ne peut assurément le prétendre. Mais il est aujourd'hui davantage qu'un rêve ou une simple idée. Sa réalisation est une entreprise bien engagée, un « work in progress », un processus en cours qui vient récemment d'être relancé, et dont on peut observer de premiers résultats. Lesquels ? L'espace européen de la recherche possède trois composantes. C'est à la fois un espace de coordination des activités, des programmes et des politiques de recherche en Europe, un « grand marché » de la recherche où circulent librement les chercheurs, les connaissances et les technologies, et le lieu d'existence d'institutions conçues pour fonctionner à l'échelle européenne. Dans ces trois domaines, d'incontestables progrès ont été réalisés.
Grâce, notamment, au soutien financier fourni par le Programme-cadre de recherche de l'Union, la collaboration entre chercheurs et institutions de recherche en Europe s'est ainsi renforcée. À présent, elle s'exerce à une échelle supérieure à celle de projets limités dans le temps, et l'on va clairement dans la direction d'une meilleure coordination des financements et des programmes nationaux et européens.
Si le marché intérieur européen de la recherche et de la technologie est par ailleurs loin encore d'être une réalité, ceci parce que beaucoup de paramètres clés de la vie de recherche (la fiscalité de l'innovation, les régimes de sécurité sociale des chercheurs, par exemple), sont solidement établis au niveau national, certains progrès ont été réalisés vers son instauration. L'adoption d'une « charte européenne des chercheurs » et d'un « code de conduite » pour leur recrutement, par exemple, devrait peu à peu favoriser une plus importante mobilité des scientifiques en Europe et la multiplication des carrières européennes dans ce domaine. Et à côté des « quatre libertés » désormais acquises, celles de la circulation des biens, des personnes, des services et des capitaux, il est à présent sérieusement question d'une « cinquième liberté », celle de la circulation des connaissances.
Enfin, la création du Conseil européen de recherche, agence de financement de projets de recherche menés par des équipes individuelles sur des sujets de recherche fondamentale librement choisis par les chercheurs, constitue une matérialisation convaincante de l'idée d'institutions conçues pour opérer d'emblée au niveau européen.
Deux questions méritent ici d'être posées. Premièrement, l'espace européen de la recherche sera-t-il un jour une réalité ? Avec le temps, et l'accumulation des progrès dans les domaines mentionnés ou d'autres comme celui des infrastructures de recherche, on s'en approche à l'évidence progressivement. Par exemple, l'adoption du règlement sur un cadre juridique pour les infrastructures de recherche européennes par le Conseil des Ministres le 29 mai dernier constitue une avancée majeure. Désormais, plusieurs États souhaitant construire de telles infrastructures paneuropéennes auront à leur disposition un cadre juridique sur mesure, permettant d'accélérer la mise en ?uvre de ces projets. Les infrastructures de recherche européennes seront reconnues comme des organisations internationales, profitant des avantages d'un tel statut comme l'exemption de TVA. Les moyens financiers seront ainsi concentrés sur les activités de recherche.
Mais les efforts doivent être poursuivis. Au bout du compte, une question centrale pour la réalisation de l'espace européen de la recherche est celle de la distinction entre ce qui peut et doit se faire, en matière de politique de recherche, au niveau national et au niveau européen. La réponse à cette question dépend du type d'Europe que l'on a en tête. Or, vu l'état d'incertitude dans lequel sont aujourd'hui les Européens quant à l'Europe qu'ils veulent, il faudra sans doute attendre encore avant qu'il y soit pleinement répondu, même si en réalité nous n'avons pas de temps à perdre.
La deuxième question est d'une autre nature. Dans l'hypothèse où l'espace européen de la recherche se trouverait réalisé, l'Union en deviendrait-elle pour autant l'économie de la connaissance la plus compétitive et dynamique au monde ? Cela serait sans doute une condition essentielle, mais non suffisante, et ce, pour plusieurs raisons qui méritent d'être considérées. Elles correspondent en effet à autant de domaines dans lesquels d'importants progrès demeurent à effectuer.
Le premier est celui du financement de la recherche. Deux ans après le Conseil européen de Lisbonne, au titre d'un complément à la réalisation de l'espace européen de la recherche, l'Union se donnait pour objectif de consacrer à la recherche, d'ici 2010, 3 % de son PIB. Cet objectif, qui correspond d'ailleurs à celui que le Président des États-Unis Barak Obama vient de proposer à son pays, lui non plus n'a pas été atteint. Il s'en faut même de beaucoup : en dépit des bonnes performances de certains pays européens et des efforts de rattrapage accomplis par plusieurs autres, depuis plus de dix ans, les dépenses de recherche de l'Union dans son ensemble stagnent à 1,9 % de son PIB.
Dans une large mesure, la différence négative par rapport à d'autres puissances technologiques est imputable à la faiblesse de l'investissement privé en matière de recherche en Europe. Pour cette raison, et parce que les budgets nationaux de recherche, plus particulièrement dans un contexte de crise économique, se trouvent sous forte contrainte, hisser l'effort de recherche européen au niveau visé sera difficile et prendra du temps. Mais ceci est à l'évidence indispensable, même, et peut-être surtout en période de crise, pour garantir la croissance à long terme, après la reprise.
Un autre élément déterminant, à l'intersection de la recherche, de l'éducation et de l'innovation, est le renforcement du tissu universitaire en Europe. Source majeure de connaissances nouvelles et agent important de leur transmission et de leur dissémination, les universités européennes doivent se moderniser sans renier les missions et fonctions multiples qui les définissent. Il leur faut s'adapter à un environnement mondial exigeant et changeant, sans écraser leur heureuse variété sur un modèle unique et sans abandonner ce qui fait le meilleur de la tradition qu'elles incarnent. Des efforts sont engagés en ce sens, souvent au niveau européen. Ici aussi, il s'agit cependant d'une entreprise de longue haleine.
Enfin, l'Union Européenne ne peut espérer devenir l'économie de la connaissance la plus compétitive et dynamique au monde sans développer une véritable politique technologique et industrielle européenne, dont la mise en ?uvre requiert bien davantage que le soutien à la recherche : une utilisation concertée de tous les instruments dont disposent les autorités publiques nationales et européennes pour mobiliser les entreprises au service de la croissance économique et du bien-être social, comme les commandes publiques, la politique fiscale, les règles en matière de propriété intellectuelle et d'aides d'État, etc.
L'objectif que s'est donné l'Europe au Conseil européen de mars 2000 était assurément ambitieux; la méthode choisie pour le réaliser s'est avérée devoir être complétée par le recours aux instruments plus classiques de l'Union, tels la législation et le soutien financier ; et dans les domaines mentionnés, mais aussi d'autres comme les politiques macro-économiques et de l'emploi, un long chemin reste à l'évidence à accomplir pour l'atteindre.
Dans l'ensemble, l'engagement de devenir l'économie de la connaissance la plus compétitive et dynamique au monde s'est toutefois révélé très utile à l'Union. Il répond de manière adéquate aux défis auxquels se trouve confrontée l'Europe aujourd'hui et traduit correctement les valeurs auxquels les Européens sont attachés, qu'exprime le « rêve européen ». Surtout, en donnant aux pays de l'Union, dans le prolongement du projet économico-politique sur lequel s'est bâtie l'Europe, un objet à leur nécessaire solidarité, il a permis au projet européen de conserver un certain élan. Faisons en sorte qu'il retrouve à l'avenir, une fois les incertitudes politiques et institutionnelles actuelles dissipées, carrément un nouveau souffle.
Janez POTO?NIK
Commissaire européen à la science et recherche - Union Européenne

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