Les vraies fausses bonnes idées sur les réseaux
de transport d'électricité de demain en Europe
Les singularités de RTE et les réponses à apporter
PROBLÉMATIQUE
Certaines idées sont souvent « rabâchées », au point d'être retenues par l'opinion comme « paroles d'évangile » alors que ce ne sont en réalité que des escroqueries intellectuelles. Plus ou moins grosses escroqueries peut-être, mais escroqueries tout de même, commençons par en dresser l'inventaire.
LES VRAIES FAUSSES BONNES IDÉES SUR LES RÉSEAUX
1. Le renouvelable diffus va rendre le réseau de transport obsolète.
2. Les lignes souterraines sont la panacée, notamment contre les aléas météorologiques.
3. RTE n'a pas à se préoccuper de la maîtrise de la demande d'énergie.
4. Les interconnexions renforcent nécessairement la sécurité d'approvisionnement électrique.
5. L'avenir se dessinera sur un réseau de transport électrique européen unifié : RTE-Européen.
1. Le renouvelable diffus va rendre le réseau de transport obsolète
C'est FAUX.
Une des caractéristiques des énergies renouvelables est d'être intermittentesintermittente. En conséquence, sauf à maîtriser les techniques de stockage, le seul moyen efficace de valoriser ces énergies réside dans le réseau de transport qui met en relation les points de production et les points de consommation.
Les ENR de demain n'existeront pas sans réseau de transport.
Pour rappel, le développement du réseau de transport d'électricité en France, entre- deux-guerres, a été initié par la nécessité d'écouler les surplus de production hydroélectrique réalisés dans les Pyrénées et les Alpes.
2. Les lignes souterraines sont la panacée, notamment contre les aléas météorologiques
Ce n'est que PARTIELLEMENT VRAI.
Et donc PARTIELLEMENT FAUX.
Inévitablement les lignes aériennes sont exposées aux aléas météorologiques. A contrario, les lignes souterraines en sont protégées. En revanche, elles sont exposées à d'autres aléas : grosses inondations, mouvements sismiques ou simples glissements de terrain ; elles sont surtout sensibles aux agressions mécaniques (coups de pelleteuse ou de charrue), cela sans compter sur les multiples défaillances pouvant survenir . Or, la réparation d'un ouvrage souterrain est plus longue que celle d'un ouvrage aérien ; la localisation de la défaillance peut elle-même prendre davantage de temps. Au total, on considère en moyenne que le temps de diagnostic et de réparation est 10 fois plus long sur un ouvrage souterrain que sur un ouvrage aérien.
De l'autre côté, les statistiques confirment par ailleurs que les lignes souterraines sont 10 fois moins exposées aux aléas.
L'équation technique est donc nulle.
L'équation économique est, elle, dans tous les cas défavorable au souterrain : une ligne à haute tension (63 et 90 kV) souterraine coûte entre 30 et 50 % plus cher qu'une ligne aérienne et les coefficients multiplicateurs passent à 5 pour le 225 kV et à 10 pour le 400 kV.
3. RTE n'a pas à se préoccuper de maîtrise de la demande d'énergie
C'est (malheureusement) FAUX.
Pour certains, le fait que RTE se préoccupe de mieux maîtriser la demande d'énergie serait un aveu d'impuissance ou d'incapacité de faire son métier. C'est faux. Si notre entreprise est effectivement amenée à soutenir des opérations de maîtrise de la demande d'électricité, notamment en Bretagne - c'est parce que la région a choisi de ne pas développer ses moyens de production et qu'elle doit massivement importer son énergie, et ce à la limite des capacités des lignes ; mais aussi en Provence Alpes Côte d'Azur - cette fois parce que le Conseil d'État a annulé en 2006 la déclaration d'utilité publique du projet de ligne à 400 kV Boutre-Broc-Carros, accordée en décembre 2005 par les pouvoirs publics, au terme de nombreuses années de concertation et destiné à remédier à la fragilité électrique de la région, c'est par nécessité.
Dans ces situations, RTE considère de son devoir de mener des actions d'information et de sensibilisation des consommateurs. Ces actions sont d'ailleurs engagées en accord avec les collectivités locales et l'ADEME. Le moyen privilégié repose sur des alertes SMS ou des messages électroniques pouvant prévenir des périodes de surcharge du réseau.
Par ailleurs, RTE a été chargé par le gouvernement d'établir tous les deux ans un Bilan prévisionnel de l'équilibre entre l'offre et la demande d'électricité à moyen-long terme, incluant bien sûr les projets d'investissement dans la production ainsi que les échanges avec l'étranger. Ce rapport sert notamment à l'élaboration de la Programmation pluriannuelle des investissements - PPI, dont l'objectif principal est d'identifier les investissements souhaitables en moyens de production d'électricité au regard de la sécurité d'approvisionnement électrique.
4. Les interconnexions renforcent nécessairement la sécurité d'approvisionnement électrique
C'est VRAI à 95 % mais FAUX à 5 %.
Les interconnexions ont pour objet principal d'assurer la mutualisation des moyens de production et dans 95 % des cas elles permettent efficacement le secours mutuel entre pays.
Cependant, dans 5 % des cas, elles peuvent induire des conséquences dangereuses, liées à une trop forte dépendance à l'extérieur. Les Italiens ont pu mesurer, en 2003, l'ampleur du risque à l'issue d'un accident dans les Dolomites : par effet domino, la « botte » a été privée en quelques minutes de ses 10 000 MW d'approvisionnement. En novembre 2006, ce sont à leur tour les Allemands qui ont fait les frais d'une fausse man?uvre dont les effets se sont propagés sur toute une partie de l'Europe de l'Ouest et de l'Afrique du Nord.
En conséquence :
Oui, les interconnexions sont utiles.
Oui, elles doivent être développées.
Mais avec vigilance, en veillant à ce qu'un pays ne se défausse pas sur ses voisins de ses responsabilités.
5. L'avenir se dessinera via un réseau de transport électrique européen unifié :
RTE-Européen
Ce n'est que PARTIELLEMENT VRAI.
Et donc PARTIELLEMENT FAUX.
Il n'y a aucune raison pour que les réseaux actuels, qui correspondent aux frontières historiques nationales, répondent à un quelconque optimum : la France compte un réseau tout comme le Royaume-Uni, l'Italie, l'Espagne ou la République Tchèque, le Luxembourg deux, l'Autriche trois, l'Allemagne quatre . Cependant y a-t-il une taille limite ? Peut-on concevoir un réseau qui couvre 27 États membres, et plus tard 30 ou 35 ? De quels éléments de comparaison disposons-nous ? D'abord du continent américain. Si les États-Unis disposent d'interconnexions frontalières très fortes notamment entre les provinces du nord-est et le Canada, ils ont aussi conservé 4 réseaux non interconnectés entre eux.
Un ancrage local des réseaux peut toujours s'avérer utile. Si RTE a installé un centre de coordination et pilotage en banlieue parisienne (à Saint-Denis), notre entreprise a néanmoins conservé sept centres régionaux qui peuvent au besoin (accident ou attentat) se substituer au centre de Saint-Denis.
La mode étant au smart grids, on peut penser que les réseaux fonctionneront de manière plus efficace et plus intelligente en disposant d'un centre nerveux réparti. N'en déplaise au centralisme français. L'Europe pourra dès lors fort bien disposer de 3 ou 4 centres névralgiques. Une telle refonte nécessiterait encore un bon nombre d'expérimentations : un premier centre de coordination, baptisé Coreso, a été installé à Bruxelles, qui associe déjà les gestionnaires belge (Elia), français (RTE) et anglais (National Grid) et que pourraient rejoindre deux autres gestionnaires, allemand et danois.
C'est ainsi que l'Europe du transport électrique pourra se construire, progressivement, sans big bang.
ÉLÉMENTS POUR UNE RÉFLEXION PROSPECTIVE
La séparation patrimoniale entre la production et le transport : d'une séparation de droit à une séparation de fait ? - Considérant que les marchés sont restés trop fortement concentrés, la Commission européenne entendait profiter du troisième paquet Énergie Climat pour franchir une nouvelle étape et interdire la possession simultanée d'actifs dans le secteur de la production et du transport. La Commission espérait en outre imposer cette exigence aux opérateurs des pays tiers. Dans ses propositions, présentées en septembre 2007, la Commission laissait deux options aux États membres : 1. Forcer les entreprises énergétiques à céder leurs actifs relatifs au transport d'électricité et au stockage du gaz pour que ces activités restent totalement séparées de la production d'énergie - c'était la séparation de la propriété (SP) ou Ownership Onbundling (OU) ; 2. Permettre aux entreprises de conserver la propriété de leurs actifs liés au transport, mais en laisser la gestion à un opérateur de système indépendant (ISO), chargé de prendre les décisions commerciales et d'investissement. Opposées à ces deux propositions, la France et l'Allemagne ont formé une minorité de blocage, avec le soutien de six autres États membres. Ensemble, ils ont présenté une troisième voie : Effective and efficient unbundling - EEU, qui n'impliquerait pas de changement dans la structure de la propriété des entreprises, mais qui donnerait un résultat semblable grâce à des clauses de sauvegarde garantissant l'indépendance des gestionnaires de réseaux électriques, à l'instar du dispositif mis en place en France depuis 2005. Les discussions entre les 27 États membres ont finalement abouti à un « accord de principe », signé en juin 2008 et approuvé in fine par le Parlement européen. Les États souhaitant séparer strictement les activités de production d'énergie de celles du transport du gaz ou de l'électricité, tels que le Royaume-Uni ou l'Espagne, pourront le faire. Mais une autre option s'ouvre à ceux, comme la France ou l'Allemagne, qui ne veulent pas le démantèlement des grands groupes énergétiques. L'opérateur de système indépendant, verticalement intégré à l'entreprise, sera chargé des activités de transport. Ces activités seront ainsi gérées par une filiale, et des clauses précises en assureront l'indépendance vis-à-vis de la maison mère. Laissé au choix des États membres, le système donnera lieu à une évaluation deux ans après l'entrée en vigueur de la législation.
Le modèle de gestion du réseau à la française a, depuis sa création, répondu aux attentes du marché. Les services rendus par RTE ont jusqu'à présent satisfait aux critères définis par la réglementation communautaire tant en matière d'accès transparent et non discriminatoire au réseau de transport qu'en matière de sûreté dans la gestion du système électrique ; aucun opérateur n'a eu à déplorer une mauvaise volonté de RTE pour raccorder une centrale de production au réseau, ce qui serait au demeurant contraire à la réglementation.
Quelles perspectives hors Europe, notamment dans le cadre du Plan solaire méditerranéen ? - Le Plan solaire méditerranéen est l'un des six grands projets d'intérêt régional de l'Union pour la Méditerranée. Ses principaux objectifs sont : 1. la construction de capacités additionnelles de production d'électricité bas carbone, et notamment solaire, dans les pays du pourtour méditerranéen, d'une puissance totale de 20 gigawatt à l'horizon 2020 ; 2. la consommation d'une partie de l'électricité produite par le marché local et l'exportation d'une partie de la production vers l'Union Européenne, afin de garantir la rentabilité des projets ; 3. la réalisation d'efforts significatifs pour maîtriser la demande d'énergie et augmenter l'efficacité énergétique et les économies d'énergie dans tous les pays de la région. Sa phase de déploiement à grande échelle de projets d'énergie renouvelables et d'efficacité énergétique a été prévue pour la période 2011-2020. Mais déjà certains projets ont été annoncés : notamment un projet de centrale solaire géante engagé par un consortium allemand, regroupant une vingtaine d'entreprises autour du réassureur Munich Re. Estimé à 400 milliards d'euros d'ici 2050, l'investissement permettrait de couvrir à terme près de 15 % des besoins énergétiques européens. Un premier niveau de production pourrait être opérationnel dans 10 ans. Cependant, le coût du transport de cette électricité jusqu'en Europe ne rend pas le projet économiquement viable pour le moment.
CONCLUSION
Les principaux facteurs structurants sur l'équilibre du système électrique européen sont en pleine évolution. La période de surcapacité de production d'électricité s'achève et des incertitudes pèsent sur la construction de nouvelles unités de production quant à leur caractéristiques techniques et à leur localisation notamment. L'augmentation des aléas météorologiques se double d'une plus forte corrélation entre les pays. Enfin, les énergies renouvelables sont en plein essor ; elles vont contribuer à une production davantage répartie et intermittente en même temps que les difficultés pour construire de nouvelles infrastructures de transport augmentent .
D'importants investissements dans les infrastructures de transport de haute et très haute tensions devront de toute façon être réalisés dans les prochaines années.
Le XXIe siècle sera celui de nouveaux enjeux énergétiques, et le développement des réseaux de transport sera au c?ur des défis à relever.
Martine LE BEC
Rédactrice en chef adjointe de la Revue Prospective Stratégique
& Rapporteur du Club Énergie

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