Amartya Sen, mon très bon ami, en est convaincu. Lors d'une table ronde organisée par la BBC à laquelle nous participions ensemble, il a exprimé sa conviction, qu'au cours de la décennie prochaine, le caractère des économies occidentales se transformerait grâce à toute une panoplie de nouvelles initiatives des gouvernements qui, selon lui, s'annoncent « passionnantes » . Dans un article sur ce sujet, il a écrit :
« Avons-nous vraiment besoin d'un « nouveau capitalisme » [...] ou bien davantage d'un système économique qui [...] relèverait d'institutions multiples [...] et qui serait fondé sur des valeurs sociales parfaitement défendables du point de vue de l'éthique ? Le fonctionnement crédible et honorable du système dit ?capitaliste' a relevé, en période de progrès, d'une combinaison d'institutions - l'enseignement public, les services médicaux, etc. - qui dépassait de loin la simple dépendance envers une économie de marché dont le but unique aurait été de maximiser les bénéfices et limiter les droits de la personne à la seule propriété privée. Une question plus fondamentale est : le capitalisme possède-t-il encore une quelconque utilité aujourd'hui ? La conception du capitalisme a joué un rôle important sur le plan historique mais, à présent, il se peut que cette utilité ait disparu. »
Ce propos exprime le sentiment très répandu d'aversion à l'égard des systèmes capitalistes, et surtout le « grand capitalisme » qui a été maintenu et même renforcé dans plusieurs pays. On a l'impression que, dans les pays avancés sur le plan économique, le capitalisme aurait accompli sa tâche. Les projets devraient dorénavant s'orienter en premier lieu vers la recherche d'innovations dans le secteur public. Ainsi la part de la sphère capitaliste dans l'investissement économique serait dorénavant amenée à diminuer dans ces économies avancées. Dans plusieurs pays, il existerait également un sentiment d'exaspération à l'égard des institutions capitalistes, accusées de provoquer des ravages aussi bien à l'intérieur de leurs frontières qu'à l'étranger.
Permettez-moi d'esquisser quelques premières objections à cette vue avant d'en venir à une objection plus fondamentale. Certes, il se peut que quelques-unes des réalisations herculéennes du capitalisme relèvent du passé. Du début du XIXe siècle jusqu'à l'entre-deux-guerres, le développement du capitalisme financier a été déterminant dans l'explosion sans précédent de la productivité et des salaires. Cette explosion a transformé les sociétés : le niveau de confort matériel a augmenté considérablement. Beaucoup plus de gens ont eu la possibilité de se réaliser pleinement dans leur métier. Des biens et des industries entières, qui n'avaient encore jamais existé, virent le jour. Des villes poussèrent telles des champignons en Europe et en Amérique du Nord. Un nombre considérable de personnes, qui autrement auraient été condamnées à dépendre de la terre pour leur survie, purent trouver du travail qui leur permit de vivre décemment, de s'insérer dans le monde des affaires et d'avoir de plus en plus accès aux activités de la communauté ainsi qu'à l'émulation qu'offre la vie urbaine. Le professeur Sen a sans doute raison de suggérer que, alors que le capitalisme a été un moteur d'accroissement des revenus, de la dignité humaine et de l'insertion sociale pendant plus de deux siècles, il ne faut pas s'attendre à ce qu'une autre « grande transformation » résulte de ce capitalisme au XXIe siècle. Si nous abolissions le capitalisme, les revenus ne retomberaient pas au niveau des années 1820. Le marché du travail et les revenus pourraient cependant connaître une croissance plus faible ; je crains que la dignité humaine et l'insertion sociale en souffrent considérablement.
Je ne crois pas non plus, ainsi que semble le penser le professeur Sen, que l'amélioration sans fin de l'enrichissement et de la consommation soit une mauvaise habitude, qui devrait être découragée par les gouvernements au même titre qu'ils cherchent à décourager le tabagisme. À mon sens, il est vrai que chaque dollar de revenu supplémentaire utilisé pour acheter de nouveaux biens de consommation donne moins de satisfaction que le dollar précédent - c'est là la loi de l'utilité marginale décroissante. Par conséquent, toutes choses égales d'ailleurs, l'augmentation des richesses contribue à réduire le nombre d'heures pendant lesquelles les gens veulent bien travailler. Or l'accroissement de la productivité conduit à un allongement du temps de travail. (Ce qui détermine la valeur que les gens attribuent à cette dernière heure du travail, est l'utilité marginale qu'apporterait un dollar supplémentaire multiplié par le nombre de dollars supplémentaires gagnés ; et le nombre de dollars supplémentaires augmente lorsque la productivité s'accroît.) C'est ainsi que, alors que nous avons moins « besoin » qu'autrefois de suppléments de revenus - suppléments que le capitalisme facilite tant et si bien -, il est davantage en notre pouvoir de produire ces suppléments de revenus. Il n'est donc pas surprenant que la courbe du temps de loisir, après s'être accrue fortement dans les économies avancées depuis le XIX° siècle, se soit plus ou moins stabilisée au cours des dernières décennies.
J'ai évoqué jusqu'à présent les vues que portent nombre de sociologues et autres spécialistes sur les systèmes capitalistes. Or cet avis n'est pas précisément celui que partage le grand public. Il renferme d'ailleurs des arguments bien plus radicaux que ceux que nous pouvons attribuer au professeur Sen. Je décrirais cependant cette perception du grand public de la manière suivante :
D'abord, comme l'ont supposé les maîtres classiques de l'économie, Smith et Ricardo, cette science se fonde entièrement sur les biens - des biens de consommation aux biens capitalisés en passant par les biens de l'État -, ainsi que sur les emplois devant fournir les salaires nécessaires à l'acquisition de ces biens, mais ...... pas sur les expériences que les gens retirent de leur implication dans ces processus.
Dans un deuxième temps, comme Spiethoff et l'École allemande l'ont souligné, la hausse de la productivité et des salaires est avant tout causée par le progrès scientifique et non pas par les avancées, petites ou grandes, survenues chaque jour au sein de l'économie (Schumpeter soulignait que quelqu'un devait « entreprendre » quelque part la tâche difficile de créer le nouveau produit que l'avancée la plus récente avait rendu possible.) Finalement, comme l'explique l'économie keynésienne, l'emploi est impulsé, comme du fait d'une sorte d'action hydraulique, par la consommation, y compris par l'acquisition de biens par l'État. (Malheureusement, les consommateurs ont abusé du système et sont contraints à un retour en arrière)
Ma vision du capitalisme diffère fondamentalement de cette vision « conventionnelle », et probablement de la pensée du professeur Sen. Selon moi, les systèmes capitalistes, ceux qui fonctionnent bien en tout cas, sont fondés sur la conception, l'expérience et l'exploration. Ces systèmes sont uniques en ce qu'ils possèdent un dynamisme considérable, c?est-à-dire, une forte capacité et une propension à innover propres à les entraîner vers des voies fructueuses. Les progrès économiques sont dès lors possibles, même en l'absence de progrès scientifique. Les principaux bienfaits de ce dynamisme pour n'importe quelle économie avancée sont la prospérité, la possibilité d'emplois stimulants, l'enrichissement personnel, la découverte et l'accomplissement de soi.par un saut dans l'inconnu. À coup sûr, un tel dynamisme contribue à un taux élevé d'emploi et de productivité, mais ses bénéfices les plus appréciables sont,, dans uns économie avancée, de rendre l'emploi plus aisé à trouver et à assumer et plus gratifiant.
Les systèmes capitalistes ont une structure qui facilite et encourage ce dynamisme. Beaucoup de professions requièrent perspicacité, expérience, souci de vérifier et jugement. Diverses personnes dans les affaires, depuis les scénaristes jusqu'aux équipes créatrices de la Silicon Valley, imaginent de nouveaux concepts ; des entrepreneurs transforment ces concepts en nouveaux produits à destination du marché ; les personnels de production expérimentent de nouvelles méthodes ; les responsables marketing conçoivent des débouchés pour ces nouveaux produits ; les dirigeants évaluent ces produits ; les financiers recherchent, dans une perspective stratégique, les meilleures innovations à exploiter. La demande de main d'?uvre s'amplifie pour mettre en ?uvre ces activités et créent de l'emploi et les carrières deviennent plus passionnantes et plus enrichissantes.
L'Histoire témoigne du haut dynamisme atteint par les organisations ayant su puiser dans le pragmatisme et la créativité de leurs membres, parce que c'est là le plus sûr chemin vers une grande prospérité. (Parmi les quatre nations capitalistes mentionnées plus haut, les États-Unis et le Canada secrètent ce sentiment de prospérité plus sûrement que le Royaume-Uni ou l'Irlande.) Une plus forte consommation intérieure, qu'elle soit spontanée ou suscitée par les conditions du marché ou par la politique publique, peut générer une explosion temporaire, mais ne peut ni conserver ni générer un haut indice d'emploi, sans parler de la création d'une économie ouverte à la compétition et à la promotion individuelle.
Les projets d'investissement de l'État, notamment ceux favorisant l'innovation, sont-ils une voie convenable vers la prospérité ? Une idée clé ici est que la puissance du dynamisme d'un système capitaliste dépend de la diversité des idées nouvelles, de la pluralité des stratégies des investisseurs ainsi que de la diversité des aspirations des consommateurs. Dans cette perspective, les intentions proclamées par le gouvernement des États-Unis de lancer des investissements garantis par l'État pour un nouveau système de santé, pour, les énergies alternatives, pour les technologies de lutte contre les pollutions, qui suscitent l'espoir d'une renaissance industrielle américaine, provoquent aussi quelques inquiétudes sur le plan commercial. Une fois placées sous contrat avec le gouvernement, les entreprises ayant au préalable investi massivement dans l'innovation pour entretenir ou développer un marché, auprès de divers clients internationaux, notamment de consommateurs, pourraient craindre que leurs choix stratégiques ne retiennent plus l'attention de l'État, transformé en maître d'?uvre de l'économie renouvelée. Il est à craindre d'ailleurs que les orientations stratégiques décrétées par la seule bureaucratie, sans considération pour les alternatives possibles, soient malvenues.
Enfin, les investissements programmés par l'État ont de manière générale moins de chances d'aboutir à d'heureuses innovations commerciales, dans des conditions identiques, que ceux réalisés par les entreprises, qui innovent sans cesse pour améliorer leurs méthodes et leurs produits, bénéficiant de ce fait d'une expérience et d'une intuition sans égale, clés d'un véritable progrès. La croissance prolongée de la productivité et des salaires - et finalement aussi d'un taux d'emploi élevé - nécessite que l'initiative privée maintienne un taux de rendement suffisant pour couvrir les volumes d'investissements requis pour un haut niveau d'emploi.
Si le dynamisme est l'élixir d'une économie, à quel niveau se situe-t-il aujourd'hui au sein des économies américaine et européenne ? De cette appréciation découlera largement le niveau de prospérité que ces économies peuvent espérer recouvrer en l'absence de tout nouveau choc.
Malheureusement, le dynamisme ne s'améliore pas tout seul. Certains indices montrent que le dynamisme de l'économie américaine qui a fait des États-Unis le leader mondial de l'innovation pendant un siècle 'commence à s'essouffler. L'impact du capital à risque, qui n'était pas initialement très important, est en déclin. Les IPOs (initial public offerings, introductions en bourse) de ces entreprises gérantes de portefeuilles, après avoir atteint une moyenne de 350 par an au cours de la décennie 1990, ont été ramenées à une cinquantaine à partir de 2000. Le fleuve des IPOs s'est ainsi transformé en un mince ruisseau. Ce déclin reflète partiellement la rareté croissante de projets prometteurs. Il tient aussi à l'exode des investisseurs, déçus par la faiblesse des rendements réalisés. Une troisième raison pourrait tenir à une réorientation du capital à risque vers les entreprises bien établies.
Un déclin du dynamisme menace l'avenir en Europe et aux États-Unis avec l'arrivée à la retraite des baby-boomers. La nouvelle donne démographique va tarir le réservoir des innovateurs. Le fardeau fiscal présage une réduction de la demande pour l'innovation.
Il existe, bien sûr, des tendances compensatoires. Il y a en a toujours. Jamais, dans l'histoire de l'humanité, il n'y a eu d'autant d'innovateurs. Le nombre de gens qui s'emploient à concevoir, développer et lancer de nouveaux produits marque une évolution qui change la donne dans l'économie mondiale. C'est une dynamique bouleversante pour l'économie mondiale. Pourtant je crois qu'aux États-Unis et, à un moindre degré en Europe continentale, ce dernier élément positif ne compensera pas entièrement les premiers éléments négatifs. Le fait que la prétendue capitalisation du marché aux États-Unis - la valeur que la Bourse insufflerait à l'économie américaine si tous les bénéfices intérieurs étaient réinjectés en Bourse par une transaction gigantesque - a décliné à un niveau très bas par rapport à la valeur des parts du PIB qui ont une certaine valeur prévisionnelle. (Cela n'annonce cependant pas, il s'en faut, un avenir proche aussi désastreux que le prétendent nombre d'économistes)
Comment alors relancer le dynamisme, sans lequel il est impossible de rétablir la prospérité ? Si ce que je soutiens est pertinent, une telle revitalisation nécessitera plus d'innovation et plus d'investissement, en général. Par conséquent il faudra une forte reprise des crédits bancaires aux entreprises, ou un gel du versement des intérêts au profit d'une participation au capital destiné à l'investissement, en ciblant les domaines de l'innovation.
Malheureusement, aux États-Unis et, à moindre degré, en Europe continentale, il manque actuellement aux banques commerciales l'expertise qui faciliterait et encouragerait des projets commerciaux novateurs. (Nous ne savons pas si les réformes de la règlementation exigeant une forme de narrow banking - « banques étroites », serviraient à stimuler le crédit aux entreprises, en obligeant les banques à s'engager dans plus d'opérations fondées sur les rapports avec les clients ou si, au contraire, elles excluraient toute possibilité d'augmenter les prêts aux entreprises.)
J'en conclus que cette « renaissance » exigera un nouveau type de banques - des banques dédiées au monde des affaires dont la spécialisation encouragera l'acquisition d'une expertise dans le domaine du crédit aux entreprises.
Ces nouvelles banques industrielles pourraient-elles parvenir à un rendement normal ? Une lourde incertitude continue de peser : le dynamisme du secteur des affaires est depuis longtemps en déclin aux États-Unis et peut-être même au Royaume-Uni. À la chute des IPOs mentionnée plus haut s'ajoute un fort ralentissement dans la création d'entreprises. Les entreprises de capital risque dans la Silicon Valley se raréfient. Il apparait donc que les banques de nouveau type - celles ayant acquis l'expertise de bien juger (ou de juger aussi bien que possible) les investissements à long terme et les projets novateurs - exigent le soutien des pouvoirs publics. Ce soutien pourrait prendre la forme d'une subvention permettant de réduire les coûts du capital de ces nouvelles banques. Il pourrait également consister en une dotation initiale que les pouvoirs publics attribueraient aux établissements.
Il existe d'abondants précédents de finance subventionnée, autant dans les pays occidentaux que dans les pays orientaux. Aux États-Unis, des subventions colossales et des avantages fiscaux sont attribués aux particuliers pour l'accès à la propriété. Le commerce extérieur, l'agriculture et nombre d'autres secteurs profitent de cette manne financière. À part quelques sauvetages récents et exceptionnels, il n'y que le secteur des affaires - « the chief business of America » - qui soit privé de subventions et doive.... acquitter des impôts considérables sur les sociétés (en plus des impôts personnels). La subvention proposée serait donc un pas vers la neutralité fiscale, et non un recul.
D'autres façons d'accroître le dynamisme de nos économies ont été esquissées : les centres animés par un esprit d'entreprise comme les anciens centres agricoles (agricultural experiment stations) ainsi qu'un fonds de fonds pour le capital risque. Un système de banques commerciales serait un outil complémentaire. Il faciliterait et encouragerait les affaires et l'innovation en leur assurant un flux important de capitaux.
En conclusion, l'innovation est la clé première d'une vraie prospérité et, avec elle, de l'enrichissement des salariés grâce à l'amélioration des carrières dans les entreprises privées. L'innovation introduite seulement par les organismes publics élitistes, les laboratoires industriels et les entreprises de haute technologie ne peut contribuer à l'épanouissement des salariés moyens des entreprises ordinaires. En second lieu, il est peu probable que l'innovation « top-down » fournisse une innovation commerciale qui réussisse - dans les conditions requises -, alors que l'expérimentation permanente dans la recherche de meilleures méthodes et de meilleurs produits, celle engagée par des entreprises qui ont pour elles l'expérience et l'intuition peut faire durablement progresser l'économie. Ainsi, une croissance soutenue de la productivité et des salaires paraît exiger une innovation commerciale pour maintenir le rendement de l'important volume d'investissements nécessaire à un niveau d'emploi élevé. Enfin, les États-Unis et l'Europe doivent réformer leur secteur financier afin qu'une partie de ce secteur soit apte à financer le volume d'innovation requis pour le bien-être de leurs sociétés.
Edmund S. PHELPS, Prix Nobel d'économie 2006
Professeur d'économie politique - Université de Columbia
Directeur - The Center on Capitalism and Society

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