La rémunération des dirigeants et l'opinion publique

En cette période mouvementée, le débat sur la pertinence de la rémunération actuelle des dirigeants apparaît d'autant plus nécessaire et pointe le doigt sur des problèmes soulevés depuis de nombreuses années.

Il convient cependant de s'interroger sur les dérives possibles de cette réflexion.


L'opinion publique a relancé la réflexion sur la « juste rémunération » des dirigeants et a conduit au renforcement des règles existantes.

La rémunération des dirigeants des entreprises cotées n'est plus seulement entre les mains des actionnaires mais aussi sous le contrôle de l'opinion publique.

Dans les années 90/2000, la rémunération est dictée principalement par les actionnaires.

Il convient de rappeler que le package de rémunération est voté par les actionnaires majoritaires en Assemblée Générale et que le bonus des dirigeants des sociétés cotées est souvent indexé sur la performance boursière des entreprises. Dans ce contexte, nul ne doute que les dirigeants soient particulièrement attentifs à la perception de l'entreprise par les actionnaires. Ces derniers ont même le pouvoir de renvoyer le dirigeant par un vote en Assemblée Générale, sans besoin de motiver leur décision (révocation ad nutum), si la stratégie mise en ?uvre ne leur convient pas.

Aujourd'hui, l'opinion publique est un nouvel acteur de poids et émet des critiques à l'égard des différents avantages perçus par les dirigeants.

Le niveau de rémunération élevé de certains dirigeants, même acquis en toute légalité, apparaît comme choquant et immoral. L'opinion publique demande aux patrons de faire preuve d'exemplarité en renonçant aux avantages jugés trop élevés, et ce, même s'ils ont été négociés avant la crise. A titre d'exemple, les dirigeants des entreprises aidées par l'état dans le secteur financier et automobile ne toucheront pas de bonus au titre de l'exercice 2008. Par ailleurs, les 4 plus hauts dirigeants de la Société Générale ont finalement renoncé au bénéfice de l'attribution de leurs stock-options afin de calmer la polémique grandissante relayée jusque dans la presse internationale. En outre, Daniel Bouton, en annonçant sa démission suite à de fortes pressions médiatiques, a également décidé de couper court à toute critique et a expliqué qu'il ne toucherait aucune indemnité de départ. Ce dernier était devenu la cible d'attaques publiques incessantes qui, selon ses propos, finissaient par nuire à l'entreprise. L'opinion publique a désavoué ce dirigeant alors même qu'il avait l'appui de ses actionnaires, comme l'ont démontré les deux refus par le conseil d'administration de la présentation de sa démission.

Cette critique de l'opinion publique a mené à un renforcement de l'encadrement des rémunérations.

Les rémunérations étaient tout de même déjà contrôlées avant la crise. Nous pouvons citer diverses lois comme la loi NRE de 2001 renforçant la transparence et l'encadrement des rémunérations.

Plus récemment, le gouvernement, incité par l'opinion publique, a lancé une série de réflexions.

Le 6 octobre 2008, à la demande du gouvernement, le MEDEF et l'AFEP ont présente le « code de gouvernement d'entreprise ». Celui-ci présente une grande avancée en matière de pratiques de rémunération des dirigeants. Il prévoit une série de mesure comme l'exclusion des indemnités de rupture en cas de départ volontaire, le plafonnement de ces indemnités à 2 ans de rémunération, la réduction de la part variable des rémunérations, l'interdiction du cumul entre un mandat social et un contrat de travail...
A ce jour, 90% des 120 premières entreprises françaises ont adopté ce code. .
Puis, un décret du 30 mars 2009 est venu stipuler les conditions de rémunération des dirigeants des entreprises publiques et de celles aidées par l'Etat du fait de la crise économique.
Ce texte interdit jusqu'en décembre 2010 l'attribution de stock-options et d'actions gratuites aux dirigeants et mandataires sociaux des entreprises bénéficiant d'un soutien exceptionnel de l'Etat. Les bonus seront conditionnés à des « critères de performance qualitatifs et quantitatifs ».
Un Comité des Sages a également été créé le 19 mai 2009 par le MEDEF à la demande du gouvernement. Ce dernier a pour charge de mettre fin aux abus des rémunérations des dirigeants des sociétés cotées qui recourent massivement au chômage partiel ou à des plans sociaux d'ampleur.


Le débat actuel est nécessaire mais il soulève des interrogations.

A quel point l'Etat et l'opinion publique peuvent-il s'immiscer dans la gestion d'une entreprise privée ?

Le décret de mars 2009 réglementant la rémunération des dirigeants ne s'applique qu'aux entreprises publiques ou à celles ayant fait l'objet d'une aide de l'Etat et non à toutes les entreprises. Quant au code du MEDEF qui a vocation à s'appliquer à toutes les entreprises, il n'est qu'un code de bonne conduite que l'organisation patronale incite à suivre. Il n'a pas force obligatoire. Il n'y a pas de sanction pour les entreprises qui ne le respecteraient pas. Le gouvernement a laissé entendre qu'une loi pouvait être envisagée si une conciliation n'était pas trouvée. Cependant, il est intéressant de s'interroger sur la pertinence d'une loi qui marquerait une immixtion forte de l'Etat dans la sphère privée. Jusqu'à quel point l'Etat maîtrise-t-il les rouages d'une entreprise pour être en mesure de déterminer les critères à prendre en compte dans la rémunération de ses dirigeants ?
Xavier Fontanet, dirigeant d'Essilor et ancien président du comité d'éthique du MEDEF de 2003 à 2007, a attiré l'attention sur les risques d'une loi qui viendrait encadrer la rémunération des dirigeants. « Ce sont les personnes qui risquent leur argent qui doivent décider, c'est-à-dire les actionnaires, c'est à eux de dire qui ils veulent voir à la tête de leur entreprise, et combien ils veulent le payer.(...) L'opinion publique n'a pas conscience de la violence des chocs concurrentiels. Les grandes entreprises ont besoin de types qui tiennent la route et ces profils sont rarissimes ».

Cette médiatisation forte des dirigeants aura probablement un impact sur la profession.

Les patrons sont mal-aimés, séquestrés et deviennent les bouc-émissaires de la crise. Pourtant plus que jamais il est nécessaire d'avoir des dirigeants de qualité et motivés pour surmonter la crise.
Les dirigeants sont surexposés et leurs faits et gestes font l'objet de critiques acérées, les obligeant à faire une croix sur certains de leurs avantages. Les salariés et l'opinion publique en arrivent même à enfreindre la loi pour exprimer leur mécontentement. Des patrons sont séquestrés par leurs salariés (le PDG de Sony France, le directeur industriel de 3M, 4 dirigeants de Caterpillar France). Des actes de vandalisme ont même été commis sur la maison de l'ancien PDG de RBS.
Ce malaise pourra conduire à une baisse de l'attrait des fonctions de dirigeant des entreprises.
Pourtant, la fin de la crise passera par le succès des entreprises. Il est plus que jamais important d'avoir des dirigeants de qualité, aux reins solides et capables de motiver les salariés.

La crise a permis de relancer le débat sur la juste rémunération des dirigeants et de réfléchir à un encadrement qui était nécessaire. Il convient de ne pas oublier que seule une minorité de dirigeants a commis des abus. Même si les dirigeants en cette période de crise sont loin d'être mal lotis, l'exercice de la profession se trouvera certainement transformé par les récents débats.
Après avoir mis la lumière sur la rémunération des traders, l'opinion publique se focalise aujourd'hui sur les dirigeants. Mais quel sera le prochain métier dont la rémunération alimentera le débat sur la place publique ? Ce seront les responsables de fonds d'investissement qui, en vertu du profit, ont endetté des entreprises n'arrivant plus aujourd'hui à rembourser leurs créanciers?

Paula Vieira


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