Puisque l'occasion se présente, en effet, de rénover les cursus du secteur financier, les réformateurs seraient bien avisés de ne pas se contenter d'inculquer les méthodes quantitatives et les produits sophistiqués à leurs étudiants, mais d'y associer des enseignements de littérature.
Non pas pour leur présenter les bonnes feuilles de la bibliothèque rose contemporaine- trader assis au volant d'un superbe bolide et accompagné d'une créature de rêve aux formes sculpturales-, mais une anthologie de cette littérature qui n'autorise aucune illusion sur l'homme et ses semblables. Quelques fortes pensées de Chamfort, des maximes bien choisies de la Rochefoucauld, des extraits particulièrement noirs de romans de Balzac ajouteraient une épaisseur humaine aux biais psychologiques (aversion pour les regrets, heuristique de disponibilité, heuristique d'affectivité...) qu'étudie de manière plus austère la finance comportementale.
- Ce que nous enseigne la crise actuelle, c'est que les acteurs financiers ont commis une erreur irréparable : ils ont eu une confiance aveugle en leurs semblables et d'abord en eux-mêmes.
Aujourd'hui, ils en paient le prix, un prix très lourd : dirigeants de banques qui n'ont supervisé que de très loin ce que faisaient leurs équipes, et qui doivent en tirer les conséquences, petits investisseurs qui ont été bernés par le conseiller commercial de leur agence de quartier et ont perdu leurs maigres économies, financiers rompus à toutes les astuces du métier et qui pourtant ont cru à des taux de rentabilité inespérés de produits financiers proposés par M. Madoff ou ses épigones.
Mais pouvait-on résister à ces appels enivrants? Ne vantait-on pas alors cette approche gagnant-gagnant : les financiers, rompant avec les instruments traditionnels, préparaient des produits à haute rentabilité qui séduisaient les investisseurs et créaient de la liquidité en abondance dont bénéficiaient les ménages, les entreprises, les États. Nous avions quitté les incertitudes d'un univers aléatoire pour connaître une croissance sans fin grâce à des marchés efficients.
Dans le meilleur des mondes financiers possibles, de doctes maîtres complétaient notre bonheur en nous enseignant les responsabilités sociales, les règles d'éthique auxquelles tout un chacun se soumettait volontiers. Nous allions tous devenirs riches et en plus nous étions de braves types.
Le marasme qui secoue aujourd'hui le monde et la crise économique qui s'aggrave de jour en jour sont dus avant tout à la légèreté érigée en doctrine.
Les pourvoyeurs de crédit n'ont pas voulu reconnaître, en particulier aux États-Unis, que le cycle d'investissements immobiliers s'achèverait faute d'investisseurs solvables. Il suffisait de lire, bien avant le début de la crise, la presse populaire américaine, pour savoir que nombre de ménages américains étaient déjà dans l'incapacité de rembourser leurs crédits immobiliers, qu'ils effectuaient des tirages excessif sur les cartes du même nom et que les emprunts souscrits pour l'achat de leurs automobiles (3 en moyenne par ménage) dépassaient de loin la valeur des véhicules dont ils étaient propriétaires. On a su, mais on n'a pas voulu voir.
Il en était de même dans les autres secteurs de l'industrie financière: le personnel des salles de marché était soumis à des exigences exorbitantes en matière de résultats, les conseillers commerciaux en agences se livraient à un harassement de la clientèle pour lui vendre des « produits dynamiques ».Selon certains organes de presse allemands, les conseillers en agences avaient, pour instructions de proposer des produits à haut risque à des clients possédant deux caractéristiques : « être âgés » et « ne pas être très futés ».
Cette liberté d'action conjuguée à cette obligation de résultats reposait sur le présupposé que chacun des acteurs de la chaîne financière serait en mesure de maîtriser les risques et saurait ne pas dépasser certaines limites. Il n'en a rien été. Les gains espérés étaient trop élevés et il fallait, selon la formule triviale des banquiers américains, « danser jusqu'à la fin de la party ».
L'autorégulation, ça ne marche donc pas. Songerait-on un instant à introduire l'autorégulation dans la circulation automobile ? Songerait-on à laisser les biologistes ou les physiciens ?uvrer sans limite à la recherche dans leurs sciences, sans fixer de règles éthiques ? Pourtant, c'est ce qui s'est passé dans l'industrie financière. La libéralisation des marchés, si elle a favorisé la dissémination des opportunités financières et fiscales, a favorisé aussi celle des risques, en particulier à travers les CDS. Les instruments de contrôle ont été défaillants ou pas assez suffisants pour être efficaces. Les acteurs de marché ont su jouer des décalages réglementaires, des cloisonnements ou des chevauchements entre autorités de contrôle.
Nous payons aujourd'hui le prix de cette légèreté, car les acteurs économiques sont désormais confrontés à l'excès inverse, la méfiance généralisée. Elle paralyse aujourd'hui les circuits économiques, plus personne ne faisant confiance à personne, car les banques, les entreprises, les investisseurs sont dans l'incertitude sur la solidité financière de leurs partenaires potentiels. En atteste le scepticisme qui frappe la fiabilité du stress test auquel sont soumises les banques américaines.
- Les causes majeures de cette crise -une création surabondante et artificielle de liquidités et une insuffisance de contrôle des circuits financiers- n'ont été que partiellement traitées.
Au niveau national comme dans le cadre international, les mesures prises relèvent plus de l'anesthésie très locale que du traitement profond du mal. L'impression qui prévaut est qu'on a sacrifié à des impératifs de court terme l'assainissement durable du système financier. Il ne s'agissait plus de réformer le système financier, mais de renouer avec la croissance.
Le traitement politique de la crise au niveau national et international a donné lieu à une dramaturgie subtile, alternant l'octroi de concessions excessives aux responsables du marasme et la diatribe virulente à leur égard.
Redoutant une spirale infernale et confrontés à des échéances électorales, les responsables politiques ont donc été contraints de sauver le système financier. Ils ont accompagné ces efforts prodigieux de violentes critiques adressées aux dirigeants des établissements financiers sur leurs erreurs de gestion, leurs rémunérations exorbitantes.
Sans doute, la crise a-t-elle eu ses victimes expiatoires-personnes physiques ou morales, volontaires ou non-, mais les États n'ont pas lésiné sur les sacrifices financiers à consentir pour le rétablissement du secteur, sans recevoir en contrepartie un engagement sérieux de rompre avec les pratiques délétères.
Les historiens patentés ont agité le spectre de la crise de 29 et de ses conséquences politiques pour inscrire cette crise dans une évolution cyclique, alors que les causes en sont différentes et que le contexte politique des années 2000 n'a rien à voir avec celui des années 30 (profondeur historique de la tradition démocratique, absence de contestation idéologique sérieuse du système capitaliste).
Les responsables politiques ont accompagné ces efforts financiers d'une mobilisation multilatérale qui n'a réglé qu'un nombre limité de problèmes: la question de la publication ou non d'une liste de paradis fiscaux, particulièrement mise en avant lors du G20, constitue un pas non négligeable, mais n'a rien d'exceptionnel, car depuis longtemps l'OCDE travaillait sur le sujet. Par ailleurs, les formulations alambiquées des engagements multilatéraux laissent suffisamment de marges d'interprétation pour réduire la portée de certaines déclarations. Il n'est pas certain, non plus, que tous les États aient les moyens et la volonté de prendre les mesures qu'exige la situation. Il n'est pas certain, non plus, que tous les États aient intérêt à y remédier.
Durant ces consultations multilatérales, les États-Unis ont montré leur capacité à retourner à leur avantage des situations difficiles en transformant cette crise structurelle en une crise conjoncturelle. Leurs dirigeants n'entendent, d'ailleurs, pas revenir sur la libéralisation des marchés : M. Bernanke a déclaré non sans aplomb qu'il n'était pas question de revenir aux années 70.
L'Europe a, en revanche, administré la preuve de sa fragilité en raison de traditions et de doctrines différentes en matière de régulation et de la compétition entre ses places financières. Le tandem franco-allemand, qui a plutôt bien fonctionné, a permis heureusement de limiter le déséquilibre euro-américain.
- La restauration de la confiance entre les acteurs économiques et politiques suppose une refonte du mode de fixation des rémunérations et un renforcement des moyens et des ressources consacrés aux contrôles externes
Le secteur financier est confronté à une méfiance durable des épargnants. Les investisseurs individuels, petits ou moyens épargnants, ne retrouveront pas de sitôt le chemin des produits financiers. D'abord parce que nombre d'entre eux ont perdu réellement ou virtuellement une part importante de leur patrimoine, qu'ils ne pourront plus reconstituer et que, de toute manière, la méfiance les taraude.
La crise a ébranlé l'étalon de valeur que constitue la monnaie en raison des sommes astronomiques en jeu, des oscillations erratiques des prix, de la déconnection des valeurs boursières de l'économie réelle. Les acteurs économiques ont perdu leurs références habituelles.
Certains représentants du monde financier n'ont pas mesuré l'ampleur du discrédit qui les frappe et sont dénués de la gravitas nécessaire, puisqu'ils continuent à s'octroyer des bonus, alors même que leur établissement a accumulé des dettes abyssales et que l'État a dû sortir des dizaines de milliards de ses caisses pour le renflouer.
Les disparités de rémunération doivent être réduites : au sein des entreprises elles-mêmes, mais aussi entre les dirigeants d'entreprises d'une part et les dirigeants politiques et administratifs d'autre part.
Les écarts de rémunération entre les principaux dirigeants des entreprises et leurs cadres supérieurs sont-ils justifiés par le différentiel de travail, d'utilité sociale pour l'entreprise, de compétences ou tiennent-ils aux procédures de fixation des rémunérations? Les modes de rémunération actuels en salles de marchés font également courir des risques importants aux établissements et doivent être revus.
De même, le détournement des talents les plus brillants vers le secteur privé est néfaste à la bonne conduite des affaires publiques.
Les économies modernes ont également besoin de dirigeants politiques et administratifs de grande qualité, or l'évolution du différentiel de rémunérations a asséché le recrutement d'un personnel politique de qualité et les transferts de hauts fonctionnaires vers le secteur privé ont fortement augmenté.
Le secteur financier a payé son dû à la crise par la disparition d'établissements prestigieux et la suppression de milliers d'emplois, mais la crise le renforce paradoxalement, car le pouvoir de nuisance d'un secteur financier mal géré et mal contrôlé se lit chaque jour dans les indicateurs économiques de l'économie réelle et conduit donc les États à consentir des efforts considérables pour réduire son impact. Les acteurs du système pourraient en tirer la conclusion qu'ils peuvent, sinon en toute impunité, du moins avec des risques limités, continuer à pêcher.
Dans l'intérêt même de l'économie de marché, un renforcement des autorités de contrôle s'impose, afin d'éviter que soient mises sur le marché « des armes de destruction massives financières », selon l'expression de Warren Buffett.
Les autorités de contrôle étaient insuffisamment équipées pour remplir pleinement leur mission, en particulier aux États-Unis.
Lors d'une audition au Congrès le7 octobre 2008, plusieurs dirigeants de la SEC ont déclaré qu'à la demande de l'OAM(Office of Management and Budget) les effectifs des divisions chargées du contrôle et de la réglementation avaient été systématiquement réduits. Au sein de la direction de l'OAM figuraient des transferts du secteur privé financier. La gestion de la crise elle-même par l'administration américaine précédente a montré que les solutions préconisées tenaient-notamment dans le cas de Lehman Brothers- pour une grande part au passé professionnel des acteurs majeurs.
Les allers-retours entre public et privé souvent présentés comme un modèle doivent donc être maniés avec prudence.
Une plus grande distance critique s'impose, d'une manière générale, à l'égard de ce qui est qualifié hâtivement de modèle : le modèle anglais, le modèle irlandais, le modèle espagnol ou les crédits hypothécaires comme moteurs de croissance...Il faut renforcer les moyens d'analyse critique des instruments financiers. La presse a un rôle important à jouer dans ce domaine.
La crise a affaibli le positionnement idéologique et la crédibilité des équipes gouvernementales en place, puisque les zélateurs des marchés efficients ont du nationaliser des établissements bancaires, puisque des États qui se déclaraient au bord de la faillite ont continué à dépenser des sommes considérables. Les prochaines années seront peut-être celles de bulles obligataires.
Le bilan financier, économique et politique de la crise est particulièrement lourd et nous ne mesurons pas encore aujourd'hui les changements en profondeur qu'elle pourra provoquer.
Pourtant, les marchés restent plus exubérants qu'efficients, les vieilles habitudes reprennent le dessus, en particulier aux Etats-Unis avec des ménages toujours aussi décidés à consommer beaucoup et à épargner peu et des intermédiaires financiers toujours prêts à leur proposer des prêts hypothécaires. Business as usual ?
Jean-Pierre Dubois
Chargé de mission auprès du Secrétaire Général
Direction Générale du Trésor et de la Politique Economique
MINISTERE DE L'ECONOMIE, DE L'INDUSTRIE ET DE L'EMPLO

Commenter
