L'indispensable Recherche du Sens

Les hommes se posent des questions destinées à rester sans réponse définitive, en tout cas sans réponse collective. Notre perception du monde environnant est guidée par des archétypes qui nous portons en nous, en partie héréditaires, en partie résultats de l'éducation reçue, mais aussi résultat de notre évolution personnelle et de nos choix.

Les temps que nous vivons se caractérisent plutôt par le vide fait autour de la question du sens du monde, du sens de l'histoire humaine, du sens de chaque vie personnelle. Vide qui donne le vertige. Car aucune existence personnelle ou collective ne peut se projeter dans l'avenir si elle ne décèle pas un sens.

La civilisation scientifique et individualiste que nous connaissons paraît être la seule à avoir évacué la question du sens. Nous sommes capables de décrire le mouvement de l'univers depuis l'infiniment petit jusqu'à l'infiniment grand, mais la science précise que toutes ces connaissances issues de l'observation du réel empirique ne livrent pas de réponse à la question de leur sens. Toute une mentalité moderne n'admet comme réel que ce qui est observable. Elle prétend que l'esprit n'est que la complexification de la matière et qu'en dehors de la matière, y compris de la matière vivante, il n'y a rien. On le voit dans le combat livré par les scientifiques contre les théories de l'Intelligent Design. Celles-ci prétendent déceler dans l'évolution elle-même les traces observables qu'une volonté intelligente qui donne un sens à tout ce qui existe.

A la différence du créationnisme qui est une approche fondamentaliste de la Bible, l'Intelligent Design procède de l'idée selon laquelle le sens est à chercher dans le réel empirique lui-même et qu'il doit s'imposer à la raison comme toutes les théories qui procèdent de l'observation des phénomènes.

Avant l'ère scientifique, les hommes avaient élaboré de vastes visions du monde chargées de sens. On peut dire que moins l'humanité avait de connaissances positives, plus elle investissait dans de grandes synthèses explicatives : mythes sur l'origine du monde et des hommes, spéculations de type philosophique ou visions inspirées par la foi religieuse. Ces grandes visions peuvent être réparties en deux groupes, les unes cherchant le sens dans l'univers physique, le cosmos ; les autres dans l'histoire humaine.


L'animisme, la plus ancienne religion de l'humanité voit le sens dans le monde des esprits qui gouvernent le monde. La grande philosophie taoïsme est une mystique cosmique dans laquelle il y a un perpétuel échange entre les hommes, les esprits qui animent les éléments de la nature et l'esprit le plus élevé, le Seigneur des esprits. Alors que le taoïsme est une mystique cosmique, le confucianisme sera plutôt une éthique sociale ritualiste. Le confucianisme est une éthique sociale qui se modèle sur les régulations de l'ordre cosmique.

Les grandes religions et philosophies de l'Inde, hindouisme et bouddhisme admettent l'idée de karma, loi immuable de l'univers qui gouverne le cycle de la nature et des réincarnations. Le monde et l'histoire n'ont pas de consistance. Ils sont le domaine transitoire de l'âme perdue qui cherche à rejoindre son origine, le brahman universel.

Les religions monothéistes cherchent le sens dans la dimension du temps. Dieu se révèle dans l'histoire et y déploie un projet. Dieu ne s'identifie pas au monde. Il le crée à partir de rien et le confie aux hommes pour qu'ils le mettent en valeur et en partagent les ressources. L'histoire humaine est valorisée au plus haut point. Elle est interprétée en termes d'histoire du salut.

A l'époque moderne cette vision de l'histoire du salut a été sécularisée. L'espérance en un monde à venir a été ramenée au monde empirique. A la providence divine a été substituée l'idée de progrès, d'humanité, d'histoire, nouvelles entités régissant tenant la place de Dieu. Le marxisme était une forme de salut sans Dieu dans l'histoire.

Ces grands schèmes mentaux concernant le sens du monde continuent, comme par le passé, d'orienter notre perception de la vie et de la situation du monde actuel. Le monde globalisé dans lequel nous sommes entrés, surtout en ce temps de crise économique généralisée, renvoie à cette multitude de perceptions de la réalité.

Nous pouvons partir des constatations suivantes.
1. La décision concernant le sens du monde est toujours liée au sens que chaque personne donne actuellement au monde dans lequel elle vit.
2. Le sens du monde et de la vie ne se déduit pas de la simple observation du réel empirique. Le réel est sans doute plus vaste et plus profond que ce qui se touche et se mesure. Toutes les sagesses de l'humanité attestent que la réalité qui englobe l'univers matériel est une réalité d'ordre spirituel, c'est-à-dire qu'elle est de l'ordre de l'interprétation.
3. En ce sens, on peut dire que les sciences positives ne fournissent pas le sens de l'univers. C'est l'interprétation que nous en faisons qui est porteuse ou non de sens. Ainsi affirmer avec le matérialisme que l'univers se réduit à la matière observable est une décision de l'ordre de l'interprétation, nullement une conclusion de la science.
4. Les grandes sagesses religieuses ou philosophiques ont fourni et fournissent aux hommes des repères et des archétypes interprétatifs du monde. Ils sont irréductibles les unes aux autres.
5. Ce n'est pas dans une utopique harmonisation des visions du monde que nous trouverons les éléments d'une meilleure coopération entre les familles de pensée, mais dans ce qui est commun à tous les hommes en vertu de leur humanité même, à savoir l'éthique.

Nous sommes convaincus qu'il existe une éthique universelle fondée dans la nature humaine. Cette éthique met en valeur la personne humaine, son caractère social, son besoin de vivre en communauté avec d'autres. Les communautés humaines poursuivent un bien commun, qui est en dernière analyse le plein épanouissement de l'humanité de l'homme, sur la base de la liberté, de la solidarité, de la justice, de la vérité (les quatre piliers de l'enseignement social chrétien).

Si nous voulons contribuer à faire vivre ensemble les hommes dans la diversité de leurs visions du monde, il ne peut être question de leur imposer une vision contre une autre, ni de les formater selon des schèmes préconçus. Il faut leur laisser l'espace de liberté nécessaire pour que chacun puisse déterminer ce qui donne sens à sa vie, à partir des visions du monde auquel il adhère. La seule règle à rappeler à tous est la règle d'or (« Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît »). Du dialogue des cultures jaillit la conscience de l'unité du genre humain et de l'humain universel.


Roland Minnerath
Archevêque de Dijon


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