PROBLÉMATIQUE
Quelle place pour le low cost dans l'industrie des satellites ? Ou, peut-être plus raisonnablement, comment offrir des satellites à prix abordables ? Et à moyen terme, quelle pourrait être la place de cette approche dans le paysage industriel et économique ?
Au préalable, une définition du low cost s'impose : l'expression a notamment été vulgarisée dans le domaine du transport aérien où « low cost » signifie, pour le voyageur, accepter deux heures d'attente (souvent plus) pour payer son trajet au prix le plus bas possible et, pour le transporteur, imaginer de multiples prestations qui seront, elles, proposées (ou quasi imposées) au prix le plus haut possible. Aussi, est-ce le modèle que souhaitent les détenteurs et opérateurs de satellites, un modèle fondé sur la multiplication des options ?
Quelques rappels s'imposent aussi : d'abord le fait que l'industrie des satellites n'est pas une industrie qui délocalise (un certain nombre de coûts s'imposent à elle et notamment celui de ses ingénieurs) ; ce n'est pas non plus une industrie dans laquelle on peut rogner sur la qualité ; enfin, quelque soit l'effort fourni par les fabricants, il restera le coût de lancement, pour un temps encore, incompressible. Dès lors la question est : comment faire du low cost - ou plutôt du low price dans cet écosystème pour le moins complexe ?
Trois facteurs peuvent ici influer : la flexibilité, l'innovation et, enfin, la compétitivité.
IDÉES CLÉS
Une industrie des satellites plus flexible - Démontrer une plus grande flexibilité revient à offrir à son client une capacité à réagir rapidement. Cela impose que le processus de management soit construit sur une boucle courte permettant de régler rapidement les impondérables et d'éviter les retards ou changements tardifs.
Une industrie des satellites plus innovante - Il n'a y pas ici de recette sinon qu'il s'agit de créer un environnement favorable à l'innovation ; cela inclut une organisation industrielle performante, des process optimisés, un réseau de sous-traitants, des contraintes les moins fortes possible...
Une industrie des satellites plus compétitive - La compétitivité découlera des éléments précités. Elle sera aussi favorisée par un modèle organisationnel reposant sur la très forte autonomie des entités (départements ou filiales) engagées dans les projets.
S'y ajoute un quatrième facteur : l'esprit pionnier, celui-là même qui a caractérisé l'émergence de l'industrie spatiale.
SAR-Lupe, exemple de mise en ?uvre réussie - Le programme SAR-Lupe est considéré comme particulièrement exemplaire de cette démarche visant à maîtriser les délais et les coûts. Inséré dans une enveloppe de 315 millions d'euros, le système militaire allemand de reconnaissance stratégique, construit par OHB-System AG, est composé de cinq satellites identiques et d'une station au sol assurant le maintien à poste et la programmation des satellites ainsi que l'exploitation opérationnelle des images. Le premier satellite a été mis en orbite le 19 décembre 2006 par le lanceur russe Cosmos-3M. Les suivants ont été lancés les 2 juillet et 1er novembre 2007, puis le 27 mars 2008, le dernier satellite a été lancé le 22 juillet 2008 depuis le cosmodrome de Plesetsk, dans le nord de la Russie. La station terrestre installée à Gelsdorf, à côté de Bonn, est opérationnelle.
Les facteurs « apparents » de cette compétitivité sont assez évidents : l'engagement du client sur une période de dix ans sans précision sur le nombre de satellites requis (initialement trois satellites étaient envisagés), la duplication d'un même satellite en cinq exemplaires (qui n'ont pas tous été assurés), le choix d'un lanceur russe... S'y ajoutent d'autres facteurs, qui tiennent à l'alchimie particulière développée par OHB-System, incluant : des équipes autonomes, un environnement en réseau, un management ouvert, la proximité d'équipes universitaires ; à ces facteurs se sont ajoutés de faibles contraintes (aussi bien du client que du management) et un questionnement permanent. En définitive c'est le temps « ingénieur » qui coûte le plus d'argent dans un projet, dès lors tout ce qui peut optimiser ce temps de cerveau contribuera à la diminution globale des coûts ; d'où l'importance d'optimiser les méthodes et de fluidifier le management, de mettre en place des plateaux-projets, de systématiser les échanges, etc.
Enfin un dernier facteur, essentiel, doit être souligné, qui concerne la qualité du couple donneur d'ordre / industriel. Dans ce couple, le donneur d'ordre doit être clair, exigeant, mais doit laisser à l'industriel l'espace de liberté requis pour trouver des solutions innovantes.
Quelle est la place pour cette approche dans le panorama économique et institutionnel ? - Le rachat de Surrey Satellite Technology Limited par Astrium apporte un certain crédit au modèle . Ce sentiment est renforcé par l'arrivée de nouveaux acteurs dans le secteur, nouvellement utilisateurs de l'espace, demandeurs de fonctionnalités avancées et peu intéressés par les spécifications techniques : l'armée allemande, avec SAR-Lupe, ou la Commission européenne avec Galileo (exemple Giove A) et GMES, illustrent cette nouvelle approche très user level (utilisateur), à laquelle les industriels devront s'adapter. La multiplication des utilisations de l'espace, appuyée tant par le développement des télécommunications et des médias, que par les enjeux de sécurité ou la lutte contre le réchauffement climatique et la protection de l'environnement devrait renforcer cette tendance. Cela renforce en même temps l'idée que le spatial est une solution cost effective à des problèmes de la société.
ÉLÉMENTS POUR UNE RÉFLEXION PROSPECTIVE
Quels compromis attendre entre le low price et les nécessaires investissements de R&D ? - Le low price est-il conciliable avec une politique de recherche et de développement ? Le business modèle du low cost est un modèle complètement ouvert, reposant sur un large réseau de sous-traitants dont la pérennité repose sur leur capacité de rester eux-mêmes au premier rang et, en conséquence d'avoir une politique de R&D très active. La recherche bénéficie du coup pleinement de l'effet de réseau, avec des fonds de provenance d'autant plus diversifiée (de l'ESA bien sûr mais surtout des pouvoirs publics nationaux pouvant intervenir sur un éventail élargi de programmes). La souplesse constitue un autre avantage du modèle, en vertu duquel les sous-traitants les meilleurs ont des débouchés très diversifiés.
Les programmes vont à l'avenir aussi plus amplement profiter des partenariats public-privé. La formule a été initiée au niveau européen avec les programmes Alphabus et Small-GEO. Le programme, dont OHB-System AG assure la maîtrise d'?uvre aux côtés de Hispasat S.A, inclut le développement d'une plateforme polyvalente destinée à un satellite géostationnaire ainsi que la réalisation de la mission correspondante, ce qui permettra à l'industrie européenne de développer des technologies pour le marché commercial des télécommunications faisant intervenir de petites plateformes. Dans ce contexte, l'ESA met son accent sur les activités R&D tandis que les partenaires industriels financent une partie considérable des coûts de développement et prennent en charge les risques éventuels du lancement et de l'exploitation future.
Quelles opportunités de marchés ? - Si pour l'heure, les débouchés institutionnels importants remplissent les carnets de commandes, un créneau important en termes d'opportunités concerne, selon les participants, les satellites géostationnaires. Le secteur recèle de fait au niveau européen un réel potentiel de croissance. Les services proposés concerneront la télévision et la radio numériques, la téléphonie, les transferts de données, etc. Ces perspectives ne doivent cependant pas occulter les difficultés que le spatial civil commercial aura à surmonter. Sur nombre de projets, dont la télévision sur mobile et l'Internet haut débit, la concurrence entre le satellite et le numérique terrestre va aussi s'amplifier.
Quel avenir pour la « course » ? - Les « surcoufs » de l'espace seront des systémiers, des assembliers de génie à l'aise dans un tissu industriel émietté mais renfermant de nombreuses expertises. L'importance qu'ils risquent de prendre sur le marché civil peut inquiéter. Mais à l'autre bout des évolutions en cours, l'européanisation de l'espace s'est traduite par un alourdissement des structures et de l'offre, à sa façon aussi préjudiciable au développement du secteur.

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