L'avenir des radios dépend-t-il du numérique ?

L'avenir des radios dépend-t-il du numérique ?


LA PROBLÉMATIQUE

« Noël 2008 sera celui de la radio numérique » avait promis Christine Albanel, ministre de la Culture. Promesse manquée. Nous pouvons même aujourd'hui nous interroger sur l'actualité du sujet. Ceci est néanmoins l'occasion de nous interroger sur la pertinence de la radio numérique. Va-t-elle offrir une offre sensiblement élargie ?... Une plus grande qualité ?... Des gains de productivité ?

Avant de débattre de la question, nous essayerons de replacer la radio dans l'univers global de tous les médias, et donc du multi-média.


ÉLÉMENTS-CLÉS DE RÉFLEXION

La radio : dernier média à se présenter à la numérisation

Petite bête gentille, économe, qui se pose partout, la radio accomplit sa mission sans bruit. Elle est aussi, dans la hiérarchie des médias, la dernière à se présenter à la numérisation. Depuis que l'informatique a investi l'univers des médias, nous avons successivement eu le cédérom, qui a rapidement chassé le vinyle ; la photo numérique, qui sonné le glas des laboratoires de développement de l'argentique ; et maintenant la TV qui, avec la multiplication des capacités, l'imposition d'un standard HD et tous les services associés, va offrir au numérique son troisième succès. Le tableau serait incomplet sans « le média des médias » : Internet.


Pourquoi la radio est-elle la dernière à se présenter à cette numérisation ?

La radio est économe : économe en place hertzienne, et économe aussi en moyens lourds ; c'est d'ailleurs pour cela qu'elle a été le premier vrai média, ou pour le moins le premier média broadcasté. Elle n'échappera pas pour autant à la numérisation. Les opérateurs en sont conscients et se sont lancés dans une recherche tous azimuts d'une norme française :

? le DAB - Digital Audio Broadcasting, fonctionne en Grande-Bretagne avec plus de deux millions d'appareils vendus (car il y a aussi plus de programmes) et, avec des succès divers, en Allemagne et en l'Europe du Nord ;
? la radio digitale terrestre existe aussi aux États-Unis avec l'iBoc - In Band On Channel, système propriétaire qui impose son matériel sur toute la chaîne de production, du studio aux émetteurs (ce qui augmente l'investissement de base) et suppose une licence annuelle. Le seul intérêt du système est la double diffusion qui permet la continuité de l'analogique avec la diffusion parallèle en numérique. En quatre ans peu de stations se sont installées sur le réseau, les équipementiers automobiles n'ayant réussi à vendre leurs récepteurs aux constructeurs. À l'extérieur, de pays ont été intéressés en dépit d'une offensive internationale d'envergure ;
? un autre système fonctionne aux États-Unis, il s'agit de la radio par satellite. Deux systèmes coexistent : SIRIUS (disposant de trois satellites) et XM (deux satellites). Cette expérience a rapidement rencontré le succès car elle permettait pour la première fois d'écouter une émission de radio d'un bout à l'autre du pays - coast to coast. (La situation américaine était jusqu'alors très différente de celle de la France, disposant de quatre stations en ondes longues qui ont tout de suite eu une couverture natiionale ; et même de la situation en Grande-Bretagne, avec la BBC). Aujourd'hui XM et SIRIUS ont fusionné et comptent 10 millions d'abonnés, une fréquentation en baisse surtout du fait du coût mensuel de l'abonnement : 10 dollars ;
? le DRM - Digital Radio Mondiale, développé par un consortium de diffuseurs et de constructeurs d'émetteurs/récepteurs et qui utilise les ondes courtes, moyennes et longues avec des fréquences en dessous de 30 MHz. Utilisant les anciens émetteurs, la technologie présente une couverture possible à très grande échelle. Elle est cependant très consommatrice d'énergie.
? la TNT qui permet de diffuser 50 programmes sur un multiplex TV. Le seul problème est que la technologie ne permet pas la mobilité, or la radio est par excellence le média de la mobilité.

La France, sans véritable concertation européenne, a choisi le T-DMB - Terrestrial Digital Multimedia Broadcasting, une solution dérivée du DAB et développée par les Coréens. L'Allemagne a aussi opté pour ce standard.

Le président de Radio France, Jean-Paul Cluzel, dans un entretien paru dans Les Échos, estime que « le vrai apport de la radio numérique » n'est pas l'augmentation du nombre de radios, mais leur diffusion sur l'ensemble du territoire. Sa priorité est aussi d'étendre l'audience de France Info (actuellement reçue par 70 % des Français), Le Mouv' (30 %) et FIP (20 %). En 2012, la radio numérique couvrira 90 % de la population, mais alors qu'Internet ou l'iPod permettent à chacun de composer son propre programme thématique, le président est surpris de la quantité de projets de nouvelles radios, sportives ou musicales.


Ce choix du T-DMB est-il fondé ?

Le choix est partiellement fondé : trop de radio dissuade l'audience. L'audience radio est instantanée et constitue une vraie communauté : les auditeurs se sentent reliés les uns aux autres par le « fil » de la radio. Ce qui explique que les Français zappent sur deux (35 %) ou trois radios (17 %) maximum.

Cependant, il est aussi partiellement infondé : seule l'augmentation de l'offre de programmes (TNT gratuite en France, DAB en Grande-Bretagne) éveille l'intérêt des consommateurs.

La vraie raison du choix du T-DMB réside dans la crainte, ressentie par la « Bande des Cinq » (Radio France et les quatre grands groupes privés), de voir s'éparpiller l'offre. Cette frilosité est d'autant plus compréhensible que, s'agissant des groupes privés, les recettes sont attaquées, d'une part par la télévision (et la fin des secteurs protégés) et, d'autre part, par Internet dont la progression commerciale est spectaculaire. En 2007, si les dépenses de publicité ont progressé de 6,6 %, cette augmentation a surtout profité à Internet (+ 38,1 %).

En réalité, si pour la TNT, l'enjeu a dès le départ été de mettre à bas les monopoles commerciaux qui tenaient le marché et d'ouvrir un espace aux nouveaux entrants, s'agissant de la radio numérique, il y a un regroupement des acteurs existants pour organiser une gestion malthusienne de la ressource. Le choix de T-DMB va dans ce sens. Alors la totalité des fréquences libérées de Canal Plus seront affectée à la radio (au 1er janvier 2010), la ressource est en elle-même très suffisante ; utilisée en DAB+, elle pourrait constituer le socle d'une offre très élargie.


Les principales caractéristiques du système T-DMB

Le système T-DMB limite la diffusion à 9 programmes sans apporter un niveau de qualité en rapport. Le système oblige par ailleurs à diffuser des images. Aussi la question se pose : cela en vaut-il la peine ?

La diffusion a un coût élevé, même s'il est divisé par le nombre de programmes ; d'où évidemment tout l'intérêt du DAB+ devant permettre la diffusion par multiplex jusqu'à 27 programmes... Si la diffusion d'une chaîne en TNT coûte 5 millions d'euros par an, pour un taux de couverture de la population de 70 à 80 %, le coût d'un multiplex radio couvrant 30 % de la population sera d'environ 500 000 euros par an. Ce sera là aussi « un coût sans auditeurs » tant que ceux-ci n'auront pas acheté de récepteurs (dont le coût avoisine une centaine d'euros). (Notons que les foyers français disposent aujourd'hui en moyenne de 5 récepteurs radio : un dans chacune des pièces ou - mais c'est du pareil ou même - un par personne). En d'autres mots, il est clair qu'il faudra motiver les consommateurs : c'est déjà ce qui s'affirmait « avant la crise », c'est dire la difficulté qui se pose aujourd'hui...

Le système offre néanmoins un avantage réel : la diffusion en 5:1. C'est cependant très peu à côté de son inconvénient majeur : laisser le choix entre un « tout, très correct ou rien du tout » ; et le faux avantage de l'image.

En réalité, le T-DMB fait peu cas de ce qu'est la radio.


La radio, c'est quoi ?

Face aux bouleversements à l'?uvre dans l'univers des médias, il serait sans doute utile de se poser la question de l'intérêt de la radio face à la télévision et face surtout à Internet.

La TV-HD marque le couronnement de l'image. L'attraction de l'image est effectivement forte et réelle ; l'image suppose aussi une fixité, une attention concentrée sur une courte zone ; elle est aussi très chronophage. Cependant, en dépit de ces caractéristiques très fortes, l'image n'a jamais vraiment rompu la séparation qui subsiste entre l'objet projeté et son observateur. À l'inverse, la radio, si elle remplit tout l'environnement dans lequel elle est, n'oblige nullement à la concentration. Sans aucune contrainte, il se crée cependant un lien intime et durable entre l'animateur et l'auditeur, comme par enchantement.

Au-delà l'image et de la TV, Internet a apporté l'interactivité. Mais plus que l'interactivité, c'est la projection du soi qui semble intéresser les utilisateurs du média. C'est là un registre assez étranger à la radio qui, depuis son avènement, a toujours dû son succès au partage qu'elle procure.

Un succès encore aujourd'hui non démenti.


La radio en ligne : média numérique favori des Français

En avril-juin 2008, la radio a réalisé un score d'écoute régulière de 81,6 % avec une durée moyenne d'écoute journalière de 3 heures. Si le taux d'écoute est en légère baisse, à 80 % il représente encore 40 millions d'auditeurs qui restent fidèles au média, même durant les vacances d'été (taux d'écoute de 60,9 % pour une durée de 2h47 en ce qui concerne les vacanciers, contre 78,4 % et 3h01 pour les résidents).

Les dernières statistiques témoignent par ailleurs d'un transfert de l'écoute des « robinets à musique » (22,5 millions d'auditeurs) vers les radios qui transmettent « du sens » : les radios généralistes (+ 787 000 auditeurs en un an) et les radios d'information et de débats.

Qui écoute la radio ? Avec 80 % de taux d'écoute c'est évidemment un peu tout le monde ; l'auditoire est cependant davantage masculin (53,5 % sont des hommes) et tend à augmenter sur les CSP+ (passés de 22,4 % à 23 %) ; les dernières études marquent aussi un glissement d'âge, les 35-49 ans étant passés de 26,6 % à 27,7 %.

Où écoute-t-on la radio ? 51,7 % en résidence (mais le taux est en déclin) 27 % en voiture (en hausse) et 18,2 % sur le lieu de travail.

En matière de convergence la radio sur Internet progresse : 8,4 millions d'internautes-auditeurs en 2006, 9 millions en 2007. Près de 20 millions d'individus ont écouté une émission de radio sur le Net en 2008, en direct, en streaming ou en podcast. La radio en ligne représente donc le média numérique favori des Français d'après l'Observatoire de la convergence média d'Ipsos.

« Un média fort pour des gens forts » pourrait devenir son slogan.


Quelles inconnues ?

Deux inconnues subsistent : d'une part, quant à la capacité du média de séduire un public jeune (peut-on encore compter sur l'effet chambre d'ado ?) et, d'autre part, sur la qualité des programmes attendue.

Mais déjà il est évident que la vraie concurrence de la radio ne viendra pas de la télévision même si un phénomène nouveau sera à prendre en considération, qui concerne les foyers exclusifs TNT (où la télévision reste en permanence allumée). Paradoxalement les vrais concurrents seront les mêmes que ceux de la télévision :

? le mode asynchrone : le podcast et le catch-up, ce dernier devant être moins fort que pour la TV. 5 millions de Français ont téléchargé au moins une fois un fichier. Par ailleurs, les webradios ne touchent que 0,2 % d'auditeurs (100 000) ;

? et surtout Internet. Le cabinet BSConseil a élaboré plusieurs scénarios prospectifs pour la Commission parlementaire du dividende numérique. Selon lui Internet représenterait, dans les dix prochaines années, une menace aussi bien pour le développement de la radio numérique que de la télévision mobile personnelle (TMP).


Internet, le « média total »

Internet est le « média total » qui permet de voir, écouter, converser, lire en toutes circonstances et, bientôt en tous lieux avec le développement de la 3G, du WiMAX et de terminaux de plus en plus polyvalents comme l'iPhone.

Avec 28 % de nouveaux adeptes par rapport à 2007, les sites de chaînes de télévision ont attiré 15 millions d'internautes entre mars et mai 2008. Au cours de la même période, près de 18 millions d'internautes ont visionné une vidéo. Avec 56 % de parts d'audience, la vidéo en ligne arrive en deuxième place dans le classement des modes de consommation des médias en ligne, juste derrière les contenus radio.

Sur Internet, à chaque heure son média, puisque l'on retrouve pour chacun des médias ses moments privilégiés d'écoute : soutenus par le direct, les moments d'écoute en ligne de la radio sont répartis tout au long de la journée, avec une préférence pour la tranche horaire du 6h-8h et la tranche 18h-22h ; côté audiovisuel, ce sont les fins de journée et débuts de soirée qui marquent les pics d'audience.

La liberté de choix du moment de consommation est l'atout majeur des contenus en ligne puisque 36 % des consommateurs reconnaissent là le principal avantage des supports numériques. Notons au passage une tendance encourageante pour la presse en ligne : les sites de presse sont de plus en plus consultés et de véritables habitudes de consommation sont prises par les internautes. 92 % d'entre eux considèrent d'ailleurs que les médias qui proposent une offre en ligne sont en phase avec leur époque.

Internet est aujourd'hui accessible dans 43 % des foyers, en haut débit pour les 4 / 5èmes (80 %) d'entre eux. Près d'un foyer internaute sur 2 est équipé d'une Box (téléphone + Internet + TV). Les pratiques médias et multimédias en mobilité se développent également : plus d'un utilisateur de téléphone portable sur 2 (parmi les utilisateurs principaux) a accès à l'Internet mobile ; et un sur 10 aux fonctions 3G. Le baladeur MP3 quant à lui connaît une véritable explosion, il présent dans plus d'un foyer sur 4, un foyer sur 2 lorsque celui-ci comprenant un jeune de moins de 15 ans.


L'avenir de la radio passe-t-il par le numérique ?

Trois questions préliminaires se posent :

1. La radio numérique T-DMB a-t-elle de l'avenir ?
Elle a en tout cas de sérieux handicaps.

2. Les consommateurs suivront-ils ? Pour l'instant, ils répondent :

Oui 35 %
Oui peut-être 16 %
Non peut-être 0 %
Non 38 %
Ne sait pas 9 %


Ce sentiment de mou vient du fait qu'il faut se rééquiper et du peu de changement de l'offre. Écouter la Bande des Cinq en FM ou en T-DMB, quelle différence ?

3. Enfin, troisième question : les radios de la diversité investiront-elles ?

Yvan Penvern, coordinateur de Canal B, à Rennes, résume assez justement la situation : « C'est le brouillard complet. Même au CSA, on est incapable de nous donner des informations sur le financement et la manière dont va s'organiser le passage à la radio numérique terrestre (RNT). Tout est fait dans la précipitation et l'improvisation la plus complète. » [Notons au passage que le CSA gère son appel à candidatures comme s'il s'agissait de fréquences FM analogiques locales, ce qui est assez cocasse] Aussi perplexe que dubitatif, Yvan Penvern souligne qu'il y a menace sur les radios « libres », aux moyens financiers souvent limités. « Pour être diffusé en numérique, cela nous coûtera environ 25 000 euros par an pour une ville comme Rennes, alors que la diffusion en analogique coûte aujourd'hui 6 000 euros chaque année à Canal B. Il est clair qu'avec cette norme, on cherche d'abord à favoriser les gros groupes audiovisuels privés et les principaux opérateurs téléphoniques, au détriment des "petites" radios. »


CONCLUSION

Si la radio numérique terrestre présente quelques avantages comme l'ajout de données numériques ou d'images aux programmes, nombre de responsables de radios doutent de son intérêt véritable à l'heure où Internet, comme vecteur multimédia déclinable sur des supports de plus en plus diversifiés, se développe rapidement. Et cela, sans compter sur l'effet du « tout ou rien » qui n'est pas critique en réception TV fixe mais qui est insupportable en réception radio, la radio étant le média de la mobilité par excellence.

Au final, la rigidité du parc de récepteurs, l'absence d'effets d'échelle pour la diffusion T-DBM (alors aussi qu'il n'y a pas pour l'instant un marché international des émetteurs), la concentration qui risque de résulter du choix de la technologie constituent un grand pas en arrière dans l'histoire de la radio. Mais il ne s'agit pas non plus de faire abstraction des menaces qui pèsent sur le modèle économique de la radio, tel qu'il est conçu aujourd'hui.

Que ce soit le D2MAC, le plan câble et les gros satellites TDF1 et TDF2, la confusion est en France rapide entre support et contenus. On oublie que ce qui compte en définitive c'est la fonction du média, en radio le compagnonnage et le partage ; et par voie de conséquence l'intérêt du contenu, la qualité des intervenants (permanents ou invités) et le don de sens qu'ils font aux auditeurs. La généralisation de l'Internet, diffuseur numérique, et la promesse de l'Internet mobile placent la radio dans un autre champ de possibilités d'écoute et de généralisation, sans doute encore plus intéressant.

 


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