La prise en compte de la dimension spatiale au sein des forces armées :
au-delà des mots, la réalité
PROBLÉMATIQUE
Mettre l'espace au service de la stratégie de défense et de sécurité nationale, cette ambition clairement annoncée par le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale concernera à la fois les capacités, le budget et l'organisation. Quelle est la prise en compte de la dimension spatiale au sein des forces armées ? Quelles sont les priorités définies par l'EMA ? Ces priorités sont-elles en adéquation avec les capacités et les v?ux de l'industrie ?
IDÉES-CLÉS
L'espace, outil au service des forces armées - La prise en compte de l'espace en tant qu'outil est une réalité pour les forces armées : en Somalie, l'opération de libération des otages du voilier Le Ponant a été décidée à l'issue de la détection des bases arrières des pirates ; en Afghanistan, la numérisation du champ de bataille, aujourd'hui opérationnelle, a été possible grâce au système GPS ; et c'est aussi, toujours en Afghanistan, le GPS qui équipe partiellement les nouvelles bombes AASM (armement air-sol modulaire), avec un taux d'échec moindre que sur le guidage par laser. C'est aussi grâce à l'espace que l'État-major peut planifier ses opérations au Tchad en passant outre les interdictions de survol des trois États voisins. Au Sud-Liban, le déploiement des forces n'a été possible qu'à l'appui d'une mise à jour rapide des cartes et c'est encore l'espace qui permet de surveiller aujourd'hui le respect des frontières. D'autres exemples pourraient être cités.
L'espace est d'abord un point haut et plus que cela : un multiplicateur de forces. Les forces armées n'en sont pas pour autant complètement dépendantes : les SNLE (sous-marins nucléaires lanceurs d'engins) peuvent patrouiller et accomplir une mission de dissuasion nucléaire sans aucun soutien spatial ; de même que nos forces terrestres ou aériennes peuvent aussi opérer en Afghanistan sans aucun soutien de ce type.
Par ailleurs, des améliorations sensibles sont possibles dans l'utilisation de l'espace par les forces armées. Il s'agirait en premier lieu de mieux intégrer les indicateurs spatiaux dans la boucle de décision opérationnelle. Il conviendrait par exemple de traiter les systèmes spatiaux en liaison avec les systèmes d'armes : concrètement adapter les résolutions, les modèles mais aussi la disponibilité, avec par exemple des revisites satellitaires systématiques sur les zones où les forces sont engagées. Il s'agirait en second lieu d'améliorer la « démocratisation » de l'espace, en rendant l'outil plus accessible (et adapté) aux forces tactiques.
L'espace, milieu d'intervention des forces armées - Le contrôle du milieu spatial est un véritable chantier pour la défense. Le discours du Président de la République à Kourou en février 2008 et le Livre blanc apportent un double éclairage sur la dimension de souveraineté et de puissance du domaine spatial.
Notre vie moderne dépend chaque jour davantage de l'espace en matière de télécommunications, de médias, de production agricole, de pêche, de gestion des ressources, etc. Avec cette dépendance grandissante apparaissent de nouvelles vulnérabilités. Au même titre que les autres milieux - terrestres, maritimes ou aériens -, l'espace est devenu un milieu qu'il nous faut maîtriser, contrôler, protéger, en un mot : DÉFENDRE.
Des initiatives sont en cours pour garantir la sécurité de nos moyens spatiaux, notamment au niveau européen ; l'objectif est d'imposer la transparence et la confiance nécessaires à la viabilité à long terme de l'utilisation du milieu spatial. La France et l'Allemagne ont aussi ensemble formulé des propositions en matière de gouvernance spatiale, ceci afin d'initier auprès de leurs partenaires européens une réflexion sur des objectifs opérationnels communs et les moyens d'acquérir une capacité d'évaluation autonome du milieu à l'encontre des différentes menaces, naturelles ou pas.
Les réponses à ces vulnérabilités nouvelles imposent :
1. De nous garantir un accès indépendant à l'espace.
Ce qui équivaut à nous garantir : une industrie spatiale avec des lanceurs, des satellites, une base de lancement (Kourou) mais aussi des moyens de connaissance des trajectoires et des armements.
2. De préserver notre outil industriel spatial.
3. De limiter la prolifération et l'utilisation de l'espace par des forces hostiles.
ÉLÉMENTS POUR UNE RÉFLEXION PROSPECTIVE
Sur la question de la souveraineté - Grandes utilisatrices de l'espace, les forces armées seront de plus en plus sollicitées pour la protection du milieu. En Europe, un point devra être éclairci : les forces armées seront-elles garantes d'une souveraineté nationale ou d'une souveraineté européenne ? Quelles seront par ailleurs les limites de leur responsabilité dans ce contrôle ?
Sur l'emploi stratégique de l'espace - L'espace est potentiellement appelé à devenir un champ de bataille. S'il faut tout faire pour l'éviter, nous devons néanmoins nous y préparer aux points de vue conceptuels, techniques et politiques. Cette approche, qui vise à faire de l'espace plus qu'un lieu d'information, un lieu de formation et d'utilisation des armes, est déjà complètement intégrée aux États-Unis à travers l'US Space Command. Elle reste très largement occultée au niveau européen.
Alors que l'Europe de la Défense a du mal à se concrétiser, les doutes les plus réalistes subsistent quant à la capacité du continent de construire une défense spatiale. La construction de cette nouvelle dimension sera sans doute davantage le fait d'initiatives multinationales, à l'instar du système Hélios II qui regroupe aujourd'hui six pays (la France, la Belgique, l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne et la Grèce). Ce pessimisme peut cependant être nuancé par les avancées de l'Europe spatiale civile, dotée de 10 milliards d'euros pour ses nouveaux programmes.
Les obstacles budgétaires - Si le Livre blanc de 2008 consacre un certain nombre d'ambitions en matière spatiale, il a été précédé par l'édition de 1994 qui déjà, au sortir de la guerre du Golfe, se montrait très volontariste en matière de renseignement et prévoyait notamment le renforcement des capacités d'observation optique et radar ainsi que des capacités d'écoutes électromagnétiques. Une fois les arbitrages budgétaires effectués, les deux parties radar et écoutes électromagnétiques ont été, sinon supprimées, au moins revisitées sur les modes d'acquisition.
Les industriels doivent faire avec les budgets qui leur sont alloués. En France, ils ont heureusement pu bénéficier de programmes d'études en amont alloués par la DGA, qui leur ont notamment permis le lancement, en 2004, d'un premier démonstrateur ESSAIM, dont l'objectif est d'étudier l'interception d'émissions dans les bandes basses. La mise en orbite d'un second démonstrateur, ELISA - Electronic Intelligence Satellite, spécifié pour la détection et la caractérisation des émissions dans les bandes hautes, sera mis en orbite en 2010. Le démonstrateur ESSAIM a représenté un investissement de 80 millions d'euros, ELISA coûtera deux fois plus. Un autre démonstrateur avancé, SPIRALE - Système préparatoire infrarouge pour l'alerte, sera lancé en février prochain ; il préfigure la réalisation d'un futur programme opérationnel d'alerte avancée optique spatiale.
Tout ceci pour dire que les industriels ont bien la capacité industrielle requise pour répondre aux ambitions énoncées dans le Livre blanc . Les équipes sont là, les capacités d'innovation aussi. Il reste à passer des démonstrateurs technologiques aux véritables programmes. Toutefois un travail a été engagé afin de consolider le tissu industriel français, notamment en recherchant quelles pourraient être les voies pour élargir la base d'amortissement de la R&D sur les exportations.
Les priorités définies par l'EMA - Se plaçant dans une optique de limitation et de contrôle de la prolifération, l'EMA a défini trois priorités : 1. l'accès à l'espace à travers les technologies des lanceurs ; 2. les technologies orbitales et de rendez-vous en orbite ; enfin, 3. les performances des applications. Sur tous ces points, si nous sommes assez loin des performances américaines, nous sommes aussi très loin, mais en avance cette fois, sur les capacités de la Russie.
CONCLUSION
La France est longtemps restée en Europe l'unique détenteur de moyens spatiaux, jusqu'à la première guerre du Golfe qui a permis le ralliement de l'Italie et de l'Allemagne à ses thèses. Mais les priorités ont tout de suite été pour chacun de disposer de ses propres systèmes de communication et d'observation : Sicral et COSMO-SkyMed pour l'Italie, Satcom BW et SAR-Lupe pour l'Allemagne. C'était là sans doute une étape indispensable, une sorte d'apprentissage à effectuer (jusque dans l'exploitation des données recueillies). On peut néanmoins espérer que la prochaine étape soit celle des mutualisations et des architectures communes européennes. Six pays (les six utilisateurs d'Hélios) se sont déjà mis d'accord pour réaliser la prochaine génération de capteurs d'observation spatiale. D'autres s'y intéressent, dont la Pologne. Les éventuelles entrées dans ce type de projet doivent être pragmatiques et utiles.
C'est avec cette mutualisation aussi que l'effet multiplicateur de l'espace sera renforcé.

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