La finance islamique : une alternative pour penser la refonte éthique de la finance

La crise financière que nous traversons appelle une refonte globale du système et de ses principes. Les remèdes aujourd'hui administrés sont principalement de nature interventionniste et Etatique, visant un endiguement à court terme. Restaurer la confiance, empêcher la faillite de certains établissements considérés comme stratégiques, favoriser la circulation des liquidités, pour assurer le soutien des entreprises et surtout éviter des réflexes de retraits généralisés et incontrôlés de la part des particuliers. A moyen terme, il sera aussi indispensable de renforcer la régulation.

Mais à long terme, s'il faut plus d'Etat, il faut aussi plus d'éthique. Ethique au sens de ligne de conduite, orientation, sens et valeur que l'on donne à ses actes et à ses choix, pour qu'ils soient responsables, conscients de leurs motifs et de leurs conséquences. Le bon sens nous enseigne que la finance n'est pas une fin en soi. Ce n'est qu'un moyen, un outil au service du développement économique, au service des entreprises qui ont besoin d'investir pour se développer, et au service des ménages pour qui la bancarisation est un moyen de faciliter et de sécuriser leur existence au quotidien.

Comment définir les bases d'une éthique pour la finance ? Doit-on se référer à la religion ? A la morale ? Quelles sont les pratiques ou les principes existants dont la finance mondialisée pourrait s'inspirer ?

Au début du 20e siècle, l'on a assisté aux Etats-Unis à la création de fonds d'investissement répondant aux critères religieux de la communauté des Quakers. Plus récemment, on a pu observer l'essor de l'investissement socialement responsable ou des fonds dits éthiques. Et dans les années 1970s, l'apparition de banques islamiques (1), c'est-à-dire de banques dont les produits et techniques respectent les principes édictés par la Sharia, (le code juridique musulman).

Quelles sont les options éthiques que propose cette nouvelle vision de la finance ? Comment définit-elle le sens de la relation économique qui s'établit entre un créancier et son débiteur ? Peut-on s'en inspirer pour améliorer voire refondre l'éthique de la finance dite « occidentale » ou « conventionnelle » ?

L' interdiction du taux d'intérêt
Favoriser une relation équitable entre créancier et débiteur
La finance islamique interdit l'usure, comme l'ont fait les deux autres religions du livre avant l'islam, et comme le condamnait déjà Aristote également. Le verset 279 du Coran commente ainsi cet interdit : « (...) vous ne léserez personne et vous ne serez point lésés ». L'exigence est celle d'une relation équitable qui doit s'établir entre les individus lorsqu'ils procèdent à l'échange de biens. L'intérêt usuraire prohibé n'interdit cependant pas les profits générés par les activités commerciales. Le but de cet interdit est de garantir que le rendement provienne du projet dans lequel le créancier a investi, non du seul travail du capital. Le fruit du travail est valorisé, et non celui de l'argent.

L'interdiction de la spéculation, l'obligation d'adosser tout contrat à un actif tangible
Privilégier l'économie réelle et la création de richesse tangible
L'incertitude « gharar » ou encore la spéculation « maysir » désignent un échange à caractère aléatoire, dans lequel l'un des éléments est jugé flou, inconnu, ignoré. Ce que l'on refuse à travers cet interdit est le risque lié à la probabilité, le fait de soumettre une transaction à des conjectures, à des évènements futurs qu'on ne maîtrise pas. Ainsi l'on privilégie une prise de risque qui repose sur des éléments d'analyse certains. Dans ce cadre, l'on imagine aisément que les diverses innovations financières telles que les produits dérivés ou les prêts à taux variable n'auraient pu voir le jour en finance islamique. Cette prudence peut paraître excessive et paralysante pour certains métiers de la finance qui se sont spécialisés dans la spéculation court-termiste. Mais elle prend tout son sens lorsqu'on l'associe au troisième principe, à savoir l'obligation d'adosser tout contrat à un actif tangible. C'est l'économie réelle qui est alors privilégiée. Combinés, ces deux principes énoncent un parti-pris simple, sain et de bon sens : le banquier a pour vocation première de financer les activités économiques réelles créatrices de valeur tangible.

Le partage des pertes et des profits
Instaurer une relation de partenariat et de confiance entre banque et client
Une banque islamique s'interdit de percevoir un intérêt du seul fait de sa capacité à prêter des fonds. Elle propose à ses clients de se rémunérer sur les bénéfices que l'entrepreneur va tirer de son investissement, mais également de supporter pour partie les pertes éventuelles encourues par l'entrepreneur. Un tel engagement suppose un examen très attentif des projets d'investissement de la part de la banque, mais aussi une relation de partenariat très étroite, fondée sur une confiance et une solidarité continue entre le banquier et le dirigeant.

Favoriser des relations économiques équitables, privilégier l'économie réelle et la création de richesse tangible, instaurer une relation de partenariat et de confiance entre banque et client. Exercice intéressant où le banquier n'aurait plus seulement vocation à être ce qu'il était devenu un simple prestataire de services, mais un véritable partenaire ! Un vrai changement culturel en quelques sortes : un retour aux sources.

Et si l'éthique ce n'était finalement que du bon sens ?

Marina Boyer, CEPS

 

1. On dénombre aujourd'hui 300 banques islamiques principalement réparties en  Asie du Sud-Est et le Golfe Persique. A l'échelle mondiale, la finance islamique est encore un phénomène de niche, représentant environ 800 milliards d'euros d'encours, mais en forte croissance, avec un taux moyen de 15% par an. Son introduction en Europe a commencé en 2004 avec l'ouverture de l'Islamic Bank of Britain en Angleterre, et la mise en place par Gordon Brown d'une stratégie visant à faire de Londres « la première place financière islamique mondiale ». En France, où l'on compte la plus importante communauté musulmane d'Europe (environ 5 à 6 millions d'individus), le débat sur les atouts d'une telle introduction s'organise entre les professionnels, les autorités gouvernementales et administratives. 

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