Tout d'abord, une tentative de définition. Nous entendrons par compétitivité un ensemble de compétences et de techniques de contrôle des coûts susceptible de créer une différence positive avec la concurrence. Il existe certes des mesures à prétention objective de la compétitivité, mais l'intangible et le ressenti sont aussi des indicateurs utiles.
Les dernières consultations électorales, et tout particulièrement le référendum de mai 2005, ainsi que bon nombre d'enquêtes d'opinion ont révélé le niveau d'anxiété ressenti dans notre pays face aux enjeux d'un monde plus ouvert, sinon « plat ». Pourtant, nos indicateurs économiques quantitatifs nous placent toujours dans le peloton de tête des grandes puissances, dans les cinq premiers. Notre technologie, nos produits de luxe demeurent enviés par beaucoup de nos concurrents et nos grandes entreprises, industrielles mais aussi de services, se classent aux premiers rangs des leaders mondiaux dans leurs spécialités respectives. Certes notre commerce extérieur affiche des contre performances, mais elles apparaissent plus conjoncturelles que structurelles.
Tout particulièrement préoccupante est l'inquiétude des nouvelles générations face à l'accès au marché du travail, et sa supposée précarité... Lorsque j'achevais mes études il y a quelques décennies, je ne pouvais envisager d'avoir une position professionnelle inférieure a celle de mes antécédents familiaux, ni d'être un jour privé de mon emploi. Je ne pense pas avoir été une exception... Qui serait désormais en mesure d'afficher ce niveau de confiance ?
Un facteur de réconfort devrait pourtant être l'existence d'un consensus assez remarquable sur le constat, le diagnostic, quelle que soit la préférence politique des experts. Certes, comme le rappelle le Cercle des économistes dans son récent ouvrage collectif, il y a bien des politiques économiques de droite, et d'autres de gauche. Mais le jugement sur les maux est largement convergent, qu'il suffise pour s'en convaincre de relire les rapports, relativement récents, des commissions Camdessus et Pébereau.
Les préoccupations de notre société sont ambivalentes, et nos compatriotes qui alternent leurs choix majoritaires d'une consultation nationale sur l'autre ont sans doute intériorisé au moins implicitement les contraintes du monde dans lequel ils vivent et travaillent. Je suis pour ma part convaincu que nous sommes, individuellement et collectivement, prêts pour un langage politique de courage et de responsabilité si nous trouvons simultanément les règles civiques d'une nouvelle solidarité, notamment entre générations, mais aussi catégories socioprofessionnelles, assise sur une valeur d'équité redéfinie.
Quels devraient être les leviers d'une compétitivité retrouvée ?
Soyons clairs, le calendrier électoral, et la durée des mandats ne sont pas nécessairement alignés sur cet objectif. Je ne suis même pas convaincu qu'un programme législatif ou réglementaire abondant soit requis. Nous savons bien que plus de 200 textes votés au Parlement et promulgués, sont toujours sans décrets d'application. Ceci est vrai aussi pour les directives européennes même si le gouvernement a fait récemment un effort important de transposition de ces directives dans notre droit.
Le premier signal à envoyer devrait selon moi être une volonté politique de retrouver rapidement une marge de man?uvre désormais inexistante eu égard à nos déficits publics et des systèmes sociaux, santé et retraite, ainsi qu'a notre niveau de prélèvements, fiscaux et autres. Le service de la dette est désormais une des toutes premières rubriques en terme d'importance, la seconde, du budget de l'État. Ceci est d'autant plus préoccupant, comme l'avait souligne le rapport Pébereau , que nous sommes dans un environnement de taux d'intérêt historiquement bas, avec une note de crédit AAA. Une modélisation avec des paramètres différents, combinée avec une aggravation de la tendance observée sur les dernières années, démontre que dans un avenir pas trop lointain, le crédit international de notre pays pourrait être sérieusement handicapé.
Mais en deçà de scénarios catastrophes, il est important pour la nouvelle équipe de retrouver une capacité d'intervention, pour être en mesure de faire les choix et de remplir les promesses électorales. Sans aucun doute des crédits supplémentaires devraient alloués être à l'enseignement, ainsi qu'à la recherche, et bien sûr - nous y reviendrons - à la formation continue. Notre compétitivité devrait en être améliorée si ce financement additionnel est géré de manière productive.
Au cours des dernières années, sous des administrations de gauche et de droite, des recettes de privatisation n'ont pas été affectées exclusivement à la réduction de la dette de l'État. Cette règle devrait désormais être respectée, de même que le principe de comptabilité publique qui subordonne toute dépense nouvelle à une économie, ou recette à créer de montant équivalent, ainsi qu'une croissance des dépenses publiques inférieure à l'inflation et à celle des recettes, à défaut d'être nulle en valeur absolue.
Également importante devrait être la prise en compte des enjeux de notre environnement, interne mais aussi international. Il y a sans doute consensus, au niveau des experts mais aussi des politiques de tous bords, pour considérer que nous souffrons d'un déficit de temps travaillé par rapport à nos concurrents de niveau de développement équivalent. Au-delà de la polémique sur la durée légale du travail, je me limiterai à quelques observations sur le temps « utile » dans une vie professionnelle, ainsi que sur les différentes formes de mobilité.
Comme l'ont noté, tant les démographes que les économistes, notre temps de travail utile est rogné aux deux extrémités :
- Entrée retardée dans la vie professionnelle, et poursuite d'études déconnectées du marché du travail, pour ne pas affronter des emplois dits précaires ou correspondant à des niveaux de formation bien inférieurs aux capacités supposées du candidat, sans compter le fait que, chaque année, 160 000 jeunes quittent sans diplôme ni qualification reconnue le système éducatif.
- Départ prématuré dans des plans de préretraite, largement financés par la collectivité. Selon la CFDT, 15 000 salariés de plus de 57 ans partent chaque mois sur ces bases, représentant un volant actuel de 415 000 personnes indemnisées, et pourtant dispensées de recherche d'emploi...
Ces exemples contribuent à notre baisse de compétitivité mais également à l'accroissement de nos déficits.
La mobilité géographique limitée est un autre facteur bloquant.
Les Français sont réputés peu désireux de se déplacer pour retrouver un emploi. Certes environ un de nos compatriotes sur deux est propriétaire de son logement, ce qui contribue à son ancrage dans un bassin d'emplois. Et la collectivité nationale mais aussi européenne utilisera les subventions pour inciter des entreprises à s'installer ici ou là, au prix d'une émulation souvent au-delà du raisonnable. Je pense que l'argent public serait parfois mieux employé dans des mécanismes de compensation de loyers, de garantie de valeur immobilière ou de suppression de droits de mutation, pendant un ou deux ans, pour inciter l'individu à sortir de sa zone de résidence pour aller prendre un emploi ailleurs
La mobilité professionnelle, complément de la flexibilité géographique doit être encouragée avec des mécanismes publics de formation continue, à dispenser avant même la perte d'emplois. Ceci me paraît être une mission de service public éligible aux fonds de la collectivité. J'irai plus loin, il s'agit de dépenses d'investissement humain, à la différence de nombreuses subventions allouées pour inciter à la localisation en faussant les paramètres d'implantation industrielle ou de services. Récemment, on s'est ému des subventions avoisinant 65 milliards d'euros déversées sur les entreprises, sans contrepartie suffisante, en proposant de les lier à des engagements en termes de niveau d'emplois et de salaires. Je préfère pour ma part inciter les individus à aller vers l'emploi plutôt que de surpayer la mobilité des entreprises.
Une troisième série de leviers de compétitivité devrait être la diversité des acteurs.
Le sujet n'est pas le secteur public et la productivité de ses agents. Ce n'est pas non plus celle des grandes entreprises du CAC 40 ou même de bon nombre de celles du SBF 120 : elles sont largement internationalisées, générant parfois 80 % et plus de leur chiffre d'affaires hors de nos frontières. Elles opèrent dans un environnement largement concurrentiel, et sont souvent leaders dans leurs secteurs professionnels.
Mon propos s'adresse aux entreprises nouvellement créées, souvent de très petite taille avec moins de 10 salariés. À cet égard, depuis 2003, plus de 200 000 créations ont été recensées annuellement. Hélas le taux d'échec est élevé et la mortalité précoce. Cette situation défavorable par rapport à nos voisins se conjugue avec une crainte révérencielle vis-à-vis de la croissance, du fait des contraintes administratives et charges additionnelles de toute nature qui accompagnent souvent le changement de catégorie.
Contrairement à ce que soulignent les politiques, le sujet n'est pas tant la nature du contrat de travail - unique ou multi forme - mais bien plutôt la pratique de l'administration, et la « judiciarisation » excessive des conflits. Ces points étaient encore tout récemment relevés dans l'enquête AmCham (chambre de commerce américaine ) menée par Bain & Company auprès de dirigeants - environ un millier - de filiales françaises d'entreprises américaines. En faveur de ce secteur réservoir potentiel de plus de 100 000 emplois marchands pérennes, nous suggérons avec d'autres :
- un accès privilégié à un pourcentage des marchés publics, sur le modèle du « small business act » américain, notre ministre du commerce extérieur s'y emploie, mais les règles européennes s'y opposent, hormis le cas de « grand fathering » dont nous ne bénéficions pas ;
- un statut juridique et fiscal des « business angels », pour combler le vide entre le financement de proximité familial ou amical, et le capital risque, comme le relevait récemment le Cercle d'Outre-Manche ;
- la protection chômage pour les dirigeants, qui disparaît actuellement en cas de création d'entreprises, pour les mandataires sociaux non assujettis aux ASSEDIC - proposition Entreprise et Progrès .
L'exemple allemand notamment sur les marchés d'exportation démontre à l'évidence l'avantage comparatif d'un secteur dynamique de PME innovatrices.
Notre quatrième groupe de suggestions s'articule autour de la notion de gouvernance.
Elle recouvre tout d'abord un État garant des solidarités, sur la base d'un nouveau pacte de société qu'aucun des candidats présidentiels n'a à ce stade articulé de manière structurée. Nos partenaires sociaux, et au premier chef les dirigeants syndicaux concèdent volontiers que notre modèle social est « à bout de souffle ». Ils admettent aussi que notre système de protection sociale est exsangue. Mais pour l'admettre publiquement, ils demandent à l'État et aux dirigeants professionnels d'avoir un langage de vérité et de transparence. Ceci suppose par exemple d'engager effectivement une réforme de l'État avant de promettre des allégements fiscaux nouveaux. Cela implique aussi, en s'inspirant notamment de l'exemple espagnol, d'introduire plus de souplesse dans les procédures de licenciement, mais en échange d'une plus grande sécurisation des parcours professionnels - transition entre deux emplois, ou à l'occasion d'un changement de métier. En bref, nous devons retrouver un dialogue social préventif, et non plus seulement de sortie de conflits ou de crise.
Seul un civisme redéfini et consenti nous permettra d'aller dans ce sens. Il ne peut se décréter, il doit émaner des comportements des acteurs économiques et sociaux. La transparence peut nous inciter fortement dans cette voie. Je prendrai à cet égard l'exemple des rémunérations participatives, stock options ou autres, des dirigeants. Le MEDEF et Croissance Plus ont contesté le recours au législateur, mais ont suggéré des règles non obligatoires de « bonne pratique », déjà suivies par certaines entreprises cotées : accès des stock options à au moins 10 % du personnel, dont seulement 10 % aux dirigeants, mise en jeu de la responsabilité des administrateurs par l'assemblée des actionnaires en cas d'abus, tout ceci en totale visibilité dans les documents sociaux.
Un autre exemple digne d'être relevé et contesté est la pratique, récemment jugée en cassation, du départ négocié, travesti en licenciement, pour permettre au salarié de bénéficier de l'assurance chômage. Il s'agit là d'une de ces nombreuses fraudes fiscales et sociales qui coûteraient entre 29 et 40 milliards d'euros à la collectivité.
Nous avons tenté par ces quelques pistes - moins de déficit public, plus de travail, une diversification des acteurs économiques, et un nouveau pacte de société - de démontrer qu'il est sans doute possible d'améliorer la compétitivité de notre pays et singulièrement de son secteur concurrentiel par quelques mesures bien ciblées, susceptibles d'engager des modifications significatives de comportement.
Leur mise en oeuvre n'est pas nécessairement lié à un choix électoral.
Jean-Claude GRUFFAT
Directeur général - CITIGROUP FRANCE
Conseiller du commerce extérieur de la France
Membre du CEPS

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