AUTEUR
Augustin de ROMANET, Directeur Adjoint Finances et Stratégie, Membre du Comité Exécutif - CRÉDIT AGRICOLE SA (1)
Dominique SOPO, Président - SOS RACISME(1)
Loïc TRIBOT LA SPIÈRE, Délégué Général - CEPS
QUELLE SINGULARITÉ ? - La France a-t-elle encore aujourd'hui une singularité ? Peut-elle aussi se fonder sur cette spécificité pour trouver un nouvel élan, un nouveau souffle ?
Augustin de Romanet - Oui, la France est singulière. Notre pays est la réunion d'une ancienne tradition chrétienne et de la proclamation novatrice des Droits de l'Homme et du Citoyen. Deux siècles plus tard, cette revendication est plus que jamais d'actualité et la France conserve son rôle de précurseur. Peu de nations auraient pu se donner un chef d'État capable de prononcer un discours aussi retentissant que celui du général de Gaulle à Phnom Penh (2) réaffirmant le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. C'est cette singularité française qui doit être démultipliée au niveau européen pour donner au continent un rôle moteur dans l'un des enjeux principaux de notre génération : le dialogue Nord-Sud. Les Américains sont trop endettés et les Japonais trop égoïstes pour s'investir dans ce rôle, estimait en 1990 Jacques Delors devant le Parlement européen. Si aujourd'hui les Américains sont moins endettés, et les Japonais moins égoïstes, l'Europe reste dans ce dialogue, l'intermédiaire le plus « naturel » ; et cela,à raison des valeurs universelles portées par ses membres, au premier rang desquels la France. Cette spécificité de la France est un atout.
Dominique Sopo - L'universalisme de ces valeurs républicaines portées par la France confère à la nation un rôle sans commune avec son poids économique ou militaire. Liberté, Égalité, Fraternité sont parfois moquées dans les banlieues, elles n'en sont pas moins reconnues et revendiquées. Ce modèle républicain, non communautaire, est aussi celui sur lequel se fondent des dizaines de milliers de militants, partout dans le monde.
Loïc Tribot La Spière - Constatons avec lucidité que la France affiche ces dernières années avec beaucoup de détermination le mot « singularité ». Dans cette affirmation, il y a certainement quelque chose d'incantatoire : afficher à l'ensemble de l'humanité que nous restons les grands détenteurs des Lumières, que notre système doit être démultiplié, repris puisqu'il est, selon nous, le plus mûr et le plus abouti. Une fois que l'on a dit cela, on n'a pas significativement répondu à ce qui pourrait traduire la singularité française. Il serait, en effet, relativement dangereux de penser que notre différence trouverait uniquement son fondement dans les vestiges du passé. Constatons aujourd'hui que la position de la France dans le concert des nations, tout en restant significative, a tout de même sérieusement pâli. Constatons aussi que le pendant de la singularité française, la langue française, est aussi de par le monde de moins en moins parlée. Enfin, reconnaissons humblement que nous avons, au niveau national, les plus grandes difficultés à créer une véritable dynamique, que nous essayons d'avoir une logique d'intégration digne de notre Histoire mais qui reste pour l'instant un peu en suspens. Force est, en effet, de reconnaître que les singularités que nous affichons ne nous permettent pas de mobiliser de manière positive et cohérente la grande diversité du peuple français.
LA CONFIANCE - Les Français sont aujourd'hui dans le doute, la crainte et la défiance : le doute de ne voir aucun redressement de l'économie, et de leur pouvoir d'achat ; la crainte de voir la France s'affaiblir, et leur avenir hypothéqué. À cela s'ajoute une défiance accrue à l'égard du politique. À quelles conditions les appareils et organes politiques pourront répondre aux aspirations des Français ?
Dominique Sopo - Il ne peut y avoir de confiance s'il subsiste une distorsion entre le discours politique et les actes. Le « Vivre ensemble » prôné par les valeurs républicaines se heurte dans les faits à la dévalorisation et à la discrimination. Si les premiers migrants, polonais, espagnols ou maghrébins, pouvaient nourrir l'espoir d'un « mieux être » pour leurs enfants, aujourd'hui ce n'est plus le cas pour les classes inférieures. L'espoir, en tant que tel ou fantasmé, a disparu et c'est aux politiques de savoir le ranimer ; de savoir aussi placer la société, dans son entier, en situation d'affronter les défis qui se posent à elle. Et surtout que l'on ne se paie plus de mots.
Augustin de Romanet - Aucune confiance n'est effectivement possible lorsque les bases sur lesquelles on discute ne sont pas fondées sur un consensus honnête. Le défaut d'un véritable consensus « transpartisan » affecte tous les domaines : l'emploi, l'école, l'université, etc. Les avancées sur les retraites ont été possibles grâce à un effort de plusieurs gouvernements pour en « objectiver » les données de base. Les politiques seront mieux à même de répondre aux aspirations des Français en favorisant ces démarches d'élucidation des vrais enjeux. À cet égard le consensus transpartisan qui a permis le vote de la Loi organique relative aux lois de finances, afin de permettre de mieux apprécier l'efficacité de la dépense publique, doit être cité en exemple.
Loïc Tribot La Spière - S'il est fondamental d'avoir une politique portée par des objectifs, il est tout aussi capital de s'attacher aux moyens que l'on souhaite dédier. Constatons qu'on a assisté, ces dernières années, à de très grands déclaratoires sur la générosité, l'éducation, la compétitivité, la cohésion sociale, la lutte contre le chômage. Reconnaissons que les mesures qui ont été prises, ont été parfois parcellaires, contradictoires, et bien souvent n'ont répondu que de manière partielle aux problèmes. Ce serait cependant un mauvais reproche de souligner que les politiques n'ont pas essayé d'agir. Force est de constater que ces dernières années ont été marquées par une inflation législative. On a même assisté ces derniers mois au vote de lois jamais promulguées ! Mais sans doute plus fondamentalement, le politique semble donner l'impression de rester à la surface des problèmes ; ce que nous avons connu lors du référendum sur la constitution européenne a été profondément éloquent. Constatons, en effet, que la quasi-majorité des grandes formations politiques n'ont pas été suivies majoritairement par le peuple français. Ce signal fort a sans doute été assez peu pris en compte et analysé par nos professionnels tant de l'action que de la réflexion politique. Constatons encore que, dans bien des cas, depuis un certain nombre d'années, les citoyens, lors des élections, qu'elles soient présidentielles, législatives, régionales ou cantonales, sont de plus en plus amenés à sanctionner plutôt qu'à adhérer et sont devenus dans leurs comportements électoraux beaucoup plus volatiles, traduisant de ce fait une certaine forme de désarroi.
LA RESPONSABILITÉ - Quelle responsabilité pour le politique ?
Augustin de Romanet - La question se pose de savoir où se place le politique. Peut-on et doit-on demander aux dirigeants de faire notre bonheur à notre place ? Probablement non. Leur rôle n'est pas de dire : « Voilà où est votre bonheur et je vais vous y conduire ! », mais plutôt de dire : « Voilà les valeurs que nous voulons incarner s'agissant des règles de vie en commun. Je vous propose d'y adhérer ». Parmi les premières responsabilités du politique, je me limiterai à citer celle de promouvoir la paix, condition du développement de l'individu et du progrès collectif. Il s'agit de la paix civile naturellement, avec la mission fondamentale de garantir la sécurité des personnes et des biens en tout point du territoire. Mais aussi de la paix extérieure qui n'est jamais un acquis, ce dont les jeunes générations ne sont pas conscientes. La période que nous vivons est à ce titre exceptionnelle puisque cela fait plus de soixante ans que la France n'a pas vu son territoire menacé par un agresseur extérieur. Si l'on fait exception d'actes de terrorisme, il faut remonter à Louis XV pour trouver une aussi longue période de paix ! Cette seule responsabilité est écrasante. Elle justifie un respect accru pour les responsables politiques
Dominique Sopo - Le rôle du politique est d'apporter du sens et de mettre en place les conditions objectives du bonheur des individus. Il n'y a aucune étanchéité entre les sphères, publiques et privées ; et c'est donc dans la sphère publique que se construisent les conditions objectives du bonheur de chacun.
Loïc Tribot La Spière - Le contexte libéral et de mondialisation de nos économies n'a, selon moi, absolument pas « ringardisé » l'État. On assiste même à un retour de l'État, souhaité même par les acteurs économiques (on l'a vu notamment dans le cadre d'EADS avec la montée en puissance de la Caisse des Dépôts dans le capital ; on l'a vu aussi dans le dossier Suez/Gaz de France où Suez a manifesté tout son intérêt à un rapprochement avec Gaz de France et sollicité en ce sens le soutien de l'État...) La question posée n'est pas de savoir s'il y a trop d'État ou pas assez d'État mais quel État on veut et au service de qui. Il s'agit dès lors de définir enfin quel doit être le périmètre de l'action publique. Il est temps de redéfinir ce que doivent être les grandes missions de l'État au service d'une communauté et non l'inverse : de quelle manière l'État peut-il créer de la valeur pour ses concitoyens en terme de sécurité, d'intégration, etc. Mais se pose sans doute avec beaucoup plus d'acuité le problème de la finalité de cet État et du politique. L'objectif est-il la nation française, l'Europe ? Force est de reconnaître que nous avons amorcé un processus lent mais irréversible d'une construction européenne. Comment nous inscrivons nous dans cette dynamique, dans cet univers pluriel ? Elle est sans doute perçue par les élites mais sans doute pas par les populations au quotidien. Constatons qu'une part importante de l'activité parlementaire consiste à adapter au niveau national ce qui a été décidé au niveau communautaire, ce qui amène les Français à s'interroger sur la réalité, le périmètre exact de leur marche de man?uvre. II y aurait sans doute une réflexion concrète à mener sur l' « appropriation » plus directe par nos politiques de la « chose » européenne. Est-il encore souhaitable de laisser le soin aux députés européens, élus sur un scrutin de liste et qui, de surcroît, ni ne participent ni ne contribuent aux débats législatifs nationaux, le soin de nous représenter au sein du Parlement européen surtout lorsque l'on sait que les décisions de ce dernier tendent à prendre, dans le dispositif national, législatif et réglementaire, une place de plus en plus importante ?
LA PARTICIPATION - La société civile est devenue un acteur à part entière de l'action politique, économique et sociale. Quelle doit être sa place dans le débat politique et économique ? Quels seront les instruments privilégiés de cette participation renforcée ?
Dominique Sopo - Les Français ne financent que très peu les associations. Lorsqu'ils le font, ils orientent prioritairement leurs dons vers le secteur humanitaire et ont a contrario du mal à s'engager en faveur de structures moins neutres, plus polémiques. Il est de même pour les parrainages d'entreprises. Le travail des associations qui opèrent sur des champs difficiles est pourtant essentiel. Elles peuvent aussi être considérées comme des « capteurs » particulièrement sensibles ou aiguisés. SOS Racisme a ainsi, par exemple, dénoncé la « ghettorisation » de certains quartiers dès la fin des années 1980 ; mais à l'époque nos avertissements n'ont pas été pris au sérieux. Le politique serait pourtant bien inspiré de profiter de l'effet de capillarité créé par les associations pour mettre en place une réelle dynamique d'alerte et d'action dans de multiples domaines. La réalité est tout autre, beaucoup plus « molle » et, pour les adhérents actifs, souvent décourageante.
Augustin de Romanet - Une des clés de la modernisation de la France réside incontestablement dans une plus grande porosité entre la société civile et la société politique. La France est le pays où l'activité politique est la plus « professionnalisée ». On « entre » souvent en politique avant trente ans pour y rester jusqu'à la retraite. Les allers-retours entre la sphère privée professionnelle et la sphère politique ne sont pas aisés. Cela aboutit à une insuffisante connexion entre les responsables politiques et les réalités. Ceci vaut d'autant plus que les responsables politiques n'ont pour beaucoup d'entre eux connu que la fonction publique. Il en va de même pour les conseillers. Pourtant qui peut être le meilleur conseil pour un ministre de l'Économie et des Finances, sinon un chef d'entreprise ou un syndicaliste ? Des efforts ont été faits pour ouvrir les équipes ministérielles, mais le recrutement se fait encore trop dans la fonction publique. Il faut aller vers les universités, les entreprises, les associations... Seul un lien renforcé entre les sociétés civile et politique, une plus grande fluidité, permettra une meilleure adéquation des solutions apportées par les responsables politiques aux besoins de modernisation de l'État. C'est de la confrontation entre les acteurs de terrain et les fonctionnaires que se feront les avancées concrètes.
Loïc Tribot La Spière - La démocratie n'est pas un concept figé, c'est un corps social en perpétuel mouvement. Si l'existence, la diversité des partis politiques et leur reconnaissance constituent un facteur extrêmement important voire un révélateur de la nature d'un système politique, ils ne sauraient à eux seuls permettre de le qualifier de démocratique. On peut même s'interroger sur le niveau démocratique d'un État qui ne reconnaîtrait pas ou très faiblement son rôle d'expression à la société civile. Les partis politiques continuent de répondre à une mission d'expression et à l'animation d'organes publics ; leur rôle est et reste fondamental mais sans doute moins central. Il est grand temps de rappeler que le système de représentation démocratique ne saurait être une incitation à la passivité citoyenne. Les États, en ce sens, devront prendre beaucoup plus en compte qu'hier les propositions, les critiques émises par leurs opinions. Il est même de leur intérêt de voir se développer des associations, des ONG fortes et indépendantes afin de permettre aux citoyens de pouvoir mieux participer et contribuer à la vie de la société que par les canaux traditionnels et ainsi d'éviter l'émergence de fractures sociales profondes. Reconnaissons aussi que la société civile, dont certains contestent la montée en puissance, n'a fait que prendre les espaces laissés en jachère par les États et que, dans bien des cas, les associations, les ONG, sont de grandes contributrices de services d'intérêts généraux de proximité.
L'INNOVATION - La rapide transformation du monde oblige les agents économiques et les organes de l'État à une constante mise à jour de leurs connaissances et de leurs méthodes de travail. Comment maintenir une ouverture permanente de la société à l'endroit de l'innovation ?
Augustin de Romanet - Tout le monde est d'accord sur l'impérative nécessité d'innover. Il faut trouver le juste équilibre entre l'innovation qui peut venir « d'en-haut » et celle qui peut venir du terrain, entre l'initiative publique et l'initiative privée. Les questions qui se posent sont concrètes. Je me limiterai à un exemple : les crédits publics de recherche sont-ils optimisés ? nos chercheurs publics sont-ils bien utilisés ? Je crois que la recherche reste emprisonnée dans un système mandarinal qui impose aux jeunes chercheurs d'attendre de longues années avant de piloter une équipe ou un laboratoire, avant d'avoir une bonne rémunération. L'efficacité commanderait pourtant de valoriser leurs efforts et de remettre parallèlement en cause la situation de certains chercheurs « à vie » en les réorientant par exemple vers l'enseignement. Le premier gouvernement Raffarin avait engagé une réforme dans ce sens. L'initiative, peut être mal expliquée, a immédiatement été contrée. La solution est pourtant là : donner plus d'argent et de liberté aux cerveaux qui sont au maximum de leur capacité d'innovation, et cela au risque de bouleverser certaines hiérarchies. Ce débat illustre la difficulté à réformer lorsque les défauts d'un système n'ont pas fait l'objet d'un constat partagé.
LA REPRÉSENTATION - Comment mieux adapter notre système de représentation et comment concilier identité et efficacité ? Quelles priorités donner à la réforme de l'État ?
Dominique Sopo - Des efforts ont été faits en faveur d'une meilleure répartition des compétences notamment entre l'État et les collectivités territoriales et locales, mais ils ne sont pas allés jusqu'à leur terme. Cependant, la décentralisation a aussi des effets pervers. Par exemple, s'il apparaissait logique de rapprocher les associations locales (qui constituent la masse de la vie associative française) des collectivités, ce renforcement du lien a souvent pour conséquence de développer les favoritismes partisans. Une association ne sera reconnue et soutenue par les pouvoirs locaux qu'autant qu'elle se situe dans la mouvance politique de la municipalité. Cela est éminemment regrettable parce que contre-productif. Cette attitude est aussi éminemment française : en Italie, par exemple, les Arci , qui ont été créées dans l'orbite du PCI, n'ont jamais été de ce fait handicapées dans leur travail, quelle que soit la municipalité considérée. Ce n'est pas cette logique - ou « éthique », qui prime en France.
Augustin de Romanet - Le sujet est vaste mais, s'agissant des compétences croisées entre l'État et les collectivités, une logique valable est celle qui reposerait sur le principe simple : « Celui qui paie est celui qui commande ». Il apparaîtra sans doute déplacé de critiquer l'esprit d'initiative dont font preuve certaines collectivités ; pourtant, réexaminées à l'échelon national, certaines actions locales pourraient être incohérentes. Ce serait par exemple le cas si on laissait à chaque région le soin de définir ses pôles de compétitivité, comme le proposent certains candidats à l'élection présidentielle...
S'agissant de la réforme de l'État, la voie tracée depuis cinq ans visant à mettre en oeuvre effectivement la LOLF, c'est-à-dire à développer une logique de mesure de la performance de la dépense publique me paraît la bonne. Si l'on y ajoute la systématisation d'une démarche d'audits rendus publics, on crée les conditions d'un processus de réforme et d'amélioration permanent, sans révolution, efficace. Ceci suppose aussi que le Parlement soit un aiguillon plus vif du contrôle de l'efficacité de la dépense publique.
Loïc Tribot La Spière - On ne cesse, ces dernières années, de nous infliger un débat lancinant sur la nécessaire adaptation de nos entreprises à la mondialisation, sur l'impérieuse nécessité de réformer l'État. On ne peut pas dire qu'on ait ouvert le grand chantier de la représentation politique. On ne cesse de nous marteler que les grands acteurs doivent évoluer, s'adapter et on omet à chaque fois l'acteur primordial qu'est l'acteur politique comme s'il n'était pas concerné par ces évolutions. À quand un véritable statut de l'élu et du suppléant ? À quand une véritable clarification de la logique de nomination au sein des appareils politiques ? Le système tel qu'il est traduit-il les différents courants d'expression ? A-t-on besoin de cette structure que sont les conseils généraux ? Bref, comment rendre plus lisible, plus démocratique, plus efficace, notre système politique ? C'est là un effort qu'il faudra faire et qui ne pourra continuellement être passé aux oubliettes.
L'INITIATIVE EUROPÉENNE - Comment réconcilier les Français et l'Europe ?
Dominique Sopo - Le « non » français à la Constitution européenne a davantage été un non contre le gouvernement de l'époque qu'un non contre l'Europe. Mais force est de constater que les politiques participent aussi à la dépréciation de l'Europe. L'image qu'ils nous présentent est celle d'une superstructure surgissant on ne sait d'où, de Mars ou de Pluton, blindée de directives. C'est oublier que la France est un élément fondateur essentiel de n'importe quelle politique européenne.
Au-delà, l'Europe manque de points d'appréhension. Les grandes étapes qui ont marqué sa construction, les traités de Maastricht, d'Amsterdam ou de Nice, n'ont pas su donner lieu à des débats citoyens.
Augustin de Romanet - Comme le dit Dominique Sopo, il est effectivement important que les responsables politiques réconcilient leur engagement national et leurs prises de positions européennes. Si nous avons adhéré à l'Europe, c'est parce que nous avons avec les autres États membres des intérêts partagés qu'il faut rappeler. Les Français doivent aussi être sensibilisés au fait que l'Europe est une enceinte privilégiée pour porter plus haut les messages de la France dans le monde, que ce soit sur la régulation de la mondialisation ou l'aide publique au développement. Enfin, nous ne mettons pas assez en valeur les succès des politiques européennes. Je citerai le programme Erasmus qui a vingt ans et qui a aidé au cours de cette année universitaire 2006-2007 plus du tiers des jeunes Français qui étudient hors de l'hexagone (22 500 étudiants sur un total de 85 000). Cette mobilité est une richesse pour toute l'Europe.
Loïc Tribot La Spière - Il serait grand temps que l'on parle de l'Europe des peuples avant celle des institutions. Qu'on le veuille ou non, on ne peut pas dire raisonnablement - et les faits l'ont démontré dernièrement - qu'il y ait un vrai et grand désir d'Europe. Pour être plus précis, il y a un souhait mais sous réserve. L' Europe ne se fera que si on s'attache à en démontrer les vertus. Elle n'a souvent été prise que par les écheveaux de ces défauts. Nous construirons une véritable Europe lorsque nous saurons enfin inscrire dans nos livres d'Histoire une véritable dynamique européenne. Des avancées ont été faites, elles restent néanmoins timides. Par ailleurs, et comme je l'ai déjà souligné, il faut que les citoyens se réapproprient la dynamique européenne. Le scrutin de liste que nous avons, cette dichotomie député national / député européen n'est sans doute plus pertinente. Ce sont les meilleurs qui doivent aller à Strasbourg mais ce n'est pas pour cela que l'on doit s'en passer au niveau national. Il est néanmoins évident que l'Europe marche. Il y a des avancées mais constatons que dans l'inconscient collectif de pas mal de nos concitoyens, il y a un doute fondé ou infondé ; il est à prendre en compte. En l'occurrence, soyons plus pragmatiques, plus clairs et plus simplement plus pédagogiques !
TRAVAIL ET DEVELOPPEMENT - Faut-il imposer aux Français de travailler plus ? En échange de quoi ?
Augustin de Romanet - Ce domaine illustre la nécessité de regarder les chiffres avec objectivité. Si la France est l'un des pays les plus productifs au monde, ce n'est pas parce que notre système serait idéal. C'est parce que la production repose sur des personnes d'une échelle d'âges plus étroite, dans un volume d'heures plus contingenté et réglementé qu'ailleurs. Cette attitude malthusienne est l'une des causes du chômage La question n'est aucunement d'imposer aux Français de travailler plus, comme s'il s'agissait d'une amère potion. La question est de leur permettre de travailler plus, jusqu'à un âge plus avancé s'ils le souhaitent, en desserrant les contraintes réglementaires. Immanquablement, le débat se focalise sur les dispositions sociales qui doivent entourer l'emploi et qui sont sensées le sécuriser, mais qui finissent souvent par le détruire.
En échange d'un assouplissement nécessaire des contraintes qui encadrent l'offre de travail, il me paraît essentiel de développer plus encore qu'aujourd'hui l'association des salariés aux résultats des entreprises. Le salarié n'est que trop peu, voire parfois aucunement, bénéficiaire du « goodwill » que son activité crée au bénéfice de son entreprise. Je crois que, bien que précurseur, notre pays a encore très insuffisamment développé la mise en ?uvre jusque dans les plus petites entreprises de la participation des salariés aux résultats promue par le Général de Gaulle. Cette idée me paraît toujours devoir être revisitée. Elle est une voie d'avenir dans la question du partage des profits qui se dissimule toujours de façon non dite dans les débats sur le travail.
Dominique Sopo - L'idée de partager le travail était sympathique ; dans les faits, elle n'a pas été très structurante. Très concrètement, la décision d'embaucher des entreprises est liée à une seule condition : celle d'un carnet de commande plein. Ce qui revient à dire que l'emploi se situe davantage dans une logique macroéconomique que microéconomique. Ce n'est pas tant l'aménagement d'un contrat qui compte que l'aménagement du contexte économique dans son ensemble. La question ne fait aucun doute aux États-Unis, patrie du libéralisme par excellence, mais qui, depuis Reagan n'a fait que renforcer l'interventionnisme étatique. À l'inverse, depuis les années 1990 et plus encore depuis l'avènement de la zone euro, l'Europe s'est astreinte à une politique malthusienne, avantageuse pour le patrimoine acquis et les rentiers, et surtout très défavorables aux jeunes actifs. Là s'explique peut-être aussi le non à l'Europe et aussi le déficit de confiance des jeunes. C'est là le plus grave.
Loïc Tribot La Spière - Le problème n'est pas de savoir s'il faut travailler plus ou moins. La question est de savoir quelle somme de travail il convient d'effectuer pour assurer sa subsistance, développer son entreprise, dynamiser l'État...Cessons d'être idéologiques sur ce sujet ! Il est, à cet égard, relativement absurde de refuser à des personnes ayant atteint un certain âge de pouvoir travailler de manière salariée alors qu'elles en ont la capacité, le souhait et les compétences. Une fois que l'on a dit tout cela, reconnaissons néanmoins qu'il conviendra sans doute de réfléchir sur la forme, la nature de l'activité travaillée. On ne peut concevoir une politique du travail à l'aune d'un contexte social, technologique des années 1980. Il faudra à cet égard aussi que nos mentalités évoluent : être beaucoup plus flexibles, ouverts et sans doute - cela est un grand défaut de la société française - être plus « challenging », en l'occurrence, savoir reconnaître le talent indépendamment de la valeur « diplômante » et donner sa chance à l'individu en fonction de ses qualités plus que de ses acquis universitaires. Reconnaître que l'on puisse avoir plusieurs vies professionnelles et enfin développer une véritable politique adaptée de formation continue sont sans aucun doute les grands défis qu'il convient de relever aujourd'hui. ?
(1)Membres du CEPS
(2)Discours du général de Gaulle, 1er septembre 1966.
Propos recueillis par Martine LE BEC

Commenter
