Les Français face aux réformes : “oui, mais...”

Au cours de ces dernières années, la France avait affirmé sa singularité politique par rapport à ses principaux voisins européens. Présumés rétifs aux changements, les Français avaient ignoré superbement, quand ils ne les avaient pas violemment critiquées, les diverses expériences politiques menées par exemple par un Tony Blair en Grande-Bretagne, un Gerhard Schroeder en Allemagne ou encore un Jose Maria Aznar en Espagne.

En 2007, la donne semble différente. C'est avant tout un profond désir de changement qui anime les Français en cette période, comme s'ils avaient pris conscience de cette excessive singularité ou d'un retard accumulé par rapport à leurs voisins. Les signes de ce désir n'ont pas manqué tout au long de la campagne pour l'élection présidentielle jusqu'à aujourd'hui : succès pré-electoral du concept de "rupture", désignation de deux candidats principaux à gauche et à droite incarnant chacun à leur manière un changement profond au sein de leur camp, forte poussée politique d'un François Bayrou, etc.

La victoire de Nicolas Sarkozy peut elle-même s'interpréter comme une manifestation de cette attitude d'ouverture face au changement. À cet égard, le débat télévisé d'entre-deux tours apparaît très éclairant. Les deux orateurs ont l'un et l'autre parfaitement réussi à démontrer qu'ils souhaitaient "changer les choses" en France. En revanche, l'une a échoué là où l'autre a réussi : convaincre de sa capacité (ou de sa compétence) à mettre en oeuvre les moyens et les solutions permettant ce changement. Si Nicolas Sarkozy a donné le sentiment d'avoir remporté ce débat (selon les différentes enquêtes publiées le lendemain et les jours suivants), c'est largement parce qu'il s'est montré plus concret et plus précis sur ses projets, donnant ainsi l'impression de mieux maîtriser son sujet afin de préparer les conditions du changement.

De la même manière, si les Français portent aujourd'hui un regard plutôt favorable sur le gouvernement et son action, c'est largement parce qu'ils ont le sentiment que ce dernier engage rapidement les réformes annoncées. C'est ce que montre par exemple une enquête réalisée par OpinionWay pour le compte de Challenges : 63 % des personnes interrogées considèrent que "les choses changent, le gouvernement est en train de réformer la France", alors que seuls 36 % d'entre eux pensent que "les choses ne changent pas vraiment, le gouvernement doit s'engager plus nettement dans le sens des réformes" (interviews réalisées entre le 17 et le 23 juillet dernier). Remarquons qu'une fraction non négligeable de l'électorat de Ségolène Royal (40 %) s'accorde sur le fait que les choses changent.

Si l'on considère plus précisément le champ économique et social, ce désir de réforme apparait lié en grande partie à la préoccupation relative au pouvoir d'achat. Les Français éprouvent, à tort ou à raison, une stagnation voire une baisse de leur pouvoir d'achat au cours des dernières années et attribuent ce phénomène aux différents politiques qui se sont succédées (fiscalité excessive, passage à l'euro, mise en place des 35 heures, etc.). En première analyse, l'opinion macro-économique des Français apparaît donc très majoritairement favorable à la réforme. Pour autant, sur un plan micro-économique, ils se montrent nettement plus réticents face aux réformes.

Ainsi, alors que toutes les études réalisées depuis cinq ans soulignent la prise de conscience par l'opinion de la nécessité de travailler plus longtemps compte tenu de l'évolution démographique, seuls un tiers des Français interrogés lors de cette même enquête se déclarent prêts à travailler (ou auraient été prêts à le faire) jusqu'à 67 ans. Parmi les personnes en activité, la propension personnelle à travailler jusqu'à cet âge avancé se révèle même encore plus faible : elle ne concerne qu'un actif sur quatre. Ce décalage entre les perceptions micro et macro, loin d'être confiné à cette question de l'âge de la retraite, se vérifie sur de nombreux enjeux : financement de la protection sociale, évolution du contrat de travail, rapport à la fonction publique, etc. Si bien que l'on serait tenté de résumer l'état d'esprit des Français par l'adage suivant : "la réforme, oui, mais pour les autres". Si la formule est percutante, elle a le défaut de ne refléter que très partiellement la réalité. Dans les faits, la population demeure divisée sur l'acceptabilité des réformes proposées par le nouveau Président. Deux "noyaux durs" s'opposent diamétralement, sur la base d'un clivage non pas sociologique, mais clairement politique, preuve que le vote lors de l'élection présidentielle s'est structuré autour de l'approbation ou du rejet des propositions de Nicolas Sarkozy.

Au final, la mise en oeuvre des réformes, même si elle répond à une attente majeure des Français, risque fort de susciter des oppositions, de réactiver les clivages politiques et les réflexes partisans et d'affecter plus ou moins durablement et plus ou moins profondément l'image du gouvernement. Pour traverser ces épreuves et limiter autant que possible cette inévitable usure, le couple exécutif a tout intérêt à respecter un certain nombre de règles que certains de leurs prédécesseurs ont apprises à leurs dépends :

? Agir vite : les Français ne craignent pas la surabondance de réformes, ils privilégient le "tout en même temps" et l'état de grâce propice aux réformes peut ne pas durer longtemps.
? Ne pas craindre de mécontenter les électorats de l'opposition : en atténuant l'ampleur des réformes, le gouvernement risquerait de perdre sur les deux tableaux, en démobilisant son électorat sans diminuer pour autant l'hostilité de celui de l'opposition.
? Et surtout développer une rhétorique permettant de mieux articuler les plans macro et micro-économiques dans l'opinion : si les Français souhaitent la réforme mais redoutent les réformes, c'est qu'ils en perçoivent les inconvénients mais pas les avantages. Les atouts en termes d'opinion et de communication dont dispose aujourd'hui le couple exécutif lui permettent très probablement d'élever ce niveau et d'améliorer l'acceptabilité des réformes.

 

Hugues Cazenave
Bruno Jeanbart

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