Améliorer la survie dans le cancer grâce au numérique et à l’humain

Le CEPS a reçu le Docteur Fabrice Denis, cancérologue au Mans, qui a présenté l’une des toutes premières solutions de e-santé ayant démontré cliniquement une très importante amélioration de la survie dans le cancer.
« Un cancer est un système chaotique, imprévisible », expliquait l’expert. « Mais ce système chaotique comprend des sous-systèmes dont l’observabilité apporte des indications pertinentes sur la dynamique globale du système ». Equations à l’appui, le médecin démontre ainsi qu’il peut être plus pertinent de suivre la réaction des cellules saines que celle des cellules cancéreuses. « Considérons un patient qui a une tumeur de 2 grammes, et qui a perdu près de 15 kg. Le modèle proposé revient à suivre l’évolution du poids du patient plutôt que celui de la tumeur ». En d’autres termes, plutôt que « mesurer le cancer », il a choisi de mesurer la réaction plus facilement observable du reste de l’organisme face à la maladie.
 
La « patient centricity » est plus efficace que la « technology centricity ».
 
C’est par cette approche originale qu’il a décidé de confronter le suivi traditionnel de patients cancéreux par de l’imagerie médicale, un scanner tous les 3 mois en général, au suivi des symptômes déclarés par le patient via une solution web, un formulaire branché sur un algorithme. « Plutôt que de perdre du temps à attendre le prochain scanner et voir la maladie progresser inutilement, le patient saisit chaque semaine 12 symptômes (poids, fatigue, saignements…) dans un formulaire web. Ces données sont ensuite traitées par un algorithme qui alertera son médecin et induira une consultation si une rechute ou une complication est suggérée. »
 
L’étude qui a été présentée lors du plus grand congrès de cancérologie au monde, l’ASCO, et qui vient d’être publiée dans une prestigieuse revues scientifique, JNCI, a démontré une incroyable amélioration de la survie et de la qualité de vie chez ces patients très gravement malades, souffrant d’un cancer du poumon avancé. Leur moyenne de survie est ainsi passée de 12 mois à 19 mois, une performance qu’aucun traitement aussi innovant soit-il ne saurait aujourd’hui égaler.
 
Sur un plan plus philosophique, le projet Moovcare démontre que le progrès médical a été bien plus important en investissant sur le patient lui-même, c’est-à-dire celui qui connaît le mieux son propre corps et en automatisant par des outils numériques l’interrogatoire médical, plutôt que sur une énième évolution technologique d’imagerie.
 
Pour être adoptée, la e-santé doit être évaluée par des méthodologies traditionnelles mais à moderniser
 
A l’heure où coexistent des centaines de milliers « d’applications santé », l’approche de Fabrice Denis a tout pour convaincre les professionnels de santé de l’adopter. En effet, le corps médical est très conservateur par nature et a besoin d’être convaincu de l’intérêt d’une innovation par des preuves robustes. Les effets de mode n’ont pas leur place en médecine. C’est pour cette raison que Fabrice Denis a choisi d’évaluer cette solution de e-santé par une approche au final très traditionnelle : des études cliniques versus l’approche conventionnelle, dont une randomisée présentée dans un congrès médical international, challengée par ses pairs, et enfin publiée dans une très grande revue médicale.
 
Le problème est qu’il existe nombre de pathologies qui ne peuvent s’offrir le luxe d’un développement clinique long (6 ans). Fabrice Denis travaille de fait actuellement à la mise en place de protocoles d’évaluation innovants qui permettraient d’accélérer ces évaluations (en 1 an) tout en garantissant un bon niveau de preuve clinique.
 
« Sans évaluation digne de ce nom, aucune application ne peut revendiquer le moindre intérêt médical ».
 
La France n’a pas perdu la bataille de la e-santé
 
A l’heure où les grands industriels médicaux signent de gigantesques accords de coopération avec les géants de la silicon valley pour inventer peut-être le médicament de demain, l’expérience Moovcare a démontré qu’il est possible d’inventer et développer des innovations que l’on peut légitimement qualifier de « rupture » en France avec la frugalité des moyens dont disposent les structures publiques.Un médecin motivé, doté d’une équipe réduite, a obtenu plus de résultats que les GAFA qui nous promettent depuis des années de grandes innovations grâce au Big Data, au blockchain, et à l’Intelligence Artificielle.
 
Dans ce contexte, le concept de médecine personnalisée ne consiste pas à analyser atome par atome une chaîne d’ADN avec des technologies dignes de la NASA, mais simplement à changer le paradigme médical du traitement d’une maladie vers celui d’un patient.
 
Les comités d’éthique auxquels Fabrice Denis s’est adressé pour faire valider son protocole ont eu la clairvoyance de le laisser innover. Le système français, pourtant réputé si lourd et si inefficace vient de démontrer qu’il était capable de faire naître de très grands projets en faisant confiance à ses médecins.
 
En ces temps de remaniement présidentiel, espérons que la France choisira de faciliter l’industrialisation et le déploiement des solutions inventées par ses chercheurs.
 
Propos cueillis par Olivier Gryson.

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